Stéphane
Guéneau, SOLAGRAL, Collectif français "Jo'burg 2002"
Colloque international
Francophonie et développement durable, Dakar, 11-13 mars 2002
Interactions
entre le processus de régulation commerciale et le développement
durable : un enjeu pour les pays africains au Sommet de Johannesburg
I. La remise en cause
de la mondialisation libérale
Le processus de régulation
mondiale du commerce a émergé après la seconde guerre mondiale,
à travers la création de l'Accord général sur le
commerce et les tarifs douaniers, le GATT. Cet accord a été rattaché
à une puissante institution entrée en vigueur en 1995, l'Organisation
mondiale du commerce (OMC). Le GATT a été institué à
un moment où la préoccupation des Etats était la reconstruction
économique du monde. La doctrine que les Etats signataires entendaient
défendre avec cet Accord était que la libéralisation des
échanges commerciaux contribuerait d'une part à accroître
l'économie donc le bien-être mondial et d'autre part à contribuer
à consolider la paix dans le monde, le commerce étant vecteur
d'échanges pacifiques entre les peuples. Le libéralisme a donc
été institué comme bien public global. Pour bon nombre
d'Etats et d'organisations internationales, la croissance économique
découlant de la libéralisation des économies et des échanges
permettrait de dégager suffisamment de ressources pour protéger
l'environnement, assurer l'éducation, la santé, etc. Mais progressivement,
le processus de mondialisation libérale, a essuyé des critiques
de plus en plus vives. Peu de temps après sa création, l'OMC a
rencontré l'opposition croissante d'une grande partie de la société
civile.
Pourquoi une telle
opposition ?
- Les négociations
de l'OMC sont-elles ouvertes, démocratiques et transparentes ?
- Non, répondent
les pays en développement. Les Accords de l'OMC sont avant tout
le résultat d'un pré-accord euro-américain que les
autres pays, en particulier les Pays en développement (PED), ont
validé en 1994 sans pouvoir en mesurer concrètement les enjeux.
Depuis Seattle, les PED entendent bien participer plus activement aux négociations
Les pays en développement
s’insurgent contre des règles destinées à conforter le
contrôle du système commercial multilatéral par les pays
du Nord et soulignent la difficulté qu’ils ont à faire face
aux obligations que les règles du système commercial multilatéral
font peser sur eux.
- Exemple 1 : l’Accord
sur les droits de propriété intellectuelle liés au
commerce (ADPIC).
Il est vu comme un
moyen d’assurer, par le biais des brevets, la mainmise des pays du Nord sur
les ressources naturelles (y compris " vivantes " comme
le laisse entendre l’article 27.3 de l’Accord ADPIC qui n'interdit pas le
brevetage des microorganismes, ni des processus microbiologiques) et les connaissances
traditionnelles des pays du Sud. Cette mainmise est durable, la durée
de protection accordée par les brevets étant de vingt ans.
- Exemple 2 : l’Accord
général sur le commerce des services (AGCS).
En libéralisant
le secteur des services, cet accord met à l'encan de nombreux secteurs,
souvent publics, des économies du Sud (services financiers, télécommunications,
énergie, transport, tourisme, etc.) au profit des plus puissantes multinationales
du Nord. Les PED craignent une pression générale à la
dénationalisation qui aurait des effets déstabilisateurs sur
leurs économies.
- Exemple 3 : les
mesures de soutien des agricultures négociées dans l'Accord
agricole
L’Accord sur l’Agriculture
de l'OMC impose une modification des soutiens internes dans les pays du Nord,
sans exiger leur élimination. On est passé d’une logique de
soutien à la production à une logique d’aide aux revenus. L’Union
Européenne (UE) et les États-Unis continuent ainsi de pouvoir
exporter sur les marchés internationaux à des prix inférieurs
aux coûts de production. Les petits producteurs du Sud, quant à
eux, n’ont pas les moyens d’avoir recours aux formes autorisées de
soutien interne, en raison de leurs ressources budgétaires limitées.
Ainsi, ils ont de plus en plus de mal à survivre avec des prix de marché
internes décroissants.
- Non, répondent
également les ONG et mouvements sociaux, qui dénoncent
l'opacité des modes décisionnels de l'OMC. La dernière
Conférence ministérielle de l'OMC s'est déroulé
à Doha dans un climat quasi secret du fait du choix même du
lieu dans la conférence, à savoir un pays où les droits
de l'Homme et la démocratie ne constituent pas une référence.
Or le développement durable met en avant les processus de gouvernance,
c'est à dire de participation des acteurs concernés par les
décisions politiques dans le processus d'élaboration des politiques,
ce qui est loin d'être le cas à l'OMC.
- Les négociations
de l'OMC conduisent-elles à l'amélioration du bien-être
global ?
Non, répondent
les mêmes acteurs. D'une part, PED et ONG mettent en avant le
résultat extrêmement décevant du cycle d'Uruguay,
qui s'est conclu par la création de l'OMC : les disparités
économiques entre le Nord et le Sud se sont accentuées.
La pauvreté s’est accrue ces dernières années. Entre
le début des années 1970 et la fin des années 1990,
la part des exportations africaines de marchandises est passée
de 8,6 à 2,6% des exportations mondiales. Les ONG dénoncent
la prépondérance des valeurs marchandes dans le système
commercial au détriment des valeurs plus " humaines "
(droits sociaux, protection de l’environnement et de la santé publique,
promotion du développement pour un monde plus égalitaire…).
Elles signalent aussi que les règles et accords de l'OMC menacent
les biens publics globaux (environnement, santé, éducation…).
Les négociations de l'OMC se sont en effet élargies à
de nombreux domaines qui sortent de la stricte régulation du commerce
et touchent à de nombreux domaines de la vie publique : santé
(médicaments), environnement, services (l'éducation, etc.),
le social (à travers par exemple la dimension sociale de l'agriculture
paysanne…). Le débat porte sur ce qui doit et ne doit pas faire
l’objet d'une régulation marchande et sur qui devrait en décider.
Malgré ces nombreuses
critiques, les négociations se poursuivent avec une logique univoque
de régulation libérale - l'organisation commerciale du monde.
L'exemple récent de la crise Argentine, pays parmi les plus libéraux,
est assez significatif de l'impasse des politiques libérales appliquées
dans un contexte Nord-Sud extrêmement déséquilibré.
Fort de ce constat, de nombreuses ONG demandent une évaluation,
avec la pleine participation des associations citoyennes, du bilan, ainsi que
des règles et pratiques de l'OMC, depuis sa création.
Par ailleurs, les nombreux
domaines non commerciaux sur lesquels l'OMC produit du droit, posent la question
de la gouvernance mondiale, i.e. de l'articulation entre les règles
de l'OMC et les autres systèmes de droit. Les conditions de mise en œuvre
d'une architecture internationale plus équilibrée doivent être
repensées. Faire reposer le bien-être collectif sur le seul principe
d’une participation accrue au commerce est un leurre. En matière d'environnement
par exemple, la libéralisation des échanges a engendré
des incidences négatives difficilement contestables. L'action multilatérale
ne pourra donc retrouver sa légitimité que si les conventions
multilatérales non commerciales (droit de l'environnement, mais aussi
droit du travail, droits de l'Homme, etc.) ne sont pas subordonnées aux
accords de l'OMC.
II. Quels enjeux
pour les pays en développement
Lors des dernières
négociations commerciales multilatérales à Doha, l’OMC
s'est saisie formellement du thème "commerce et environnement". La Déclaration
de Doha comporte d'ailleurs plusieurs articles relatifs à ce thème,
dont certains enjoignent les gouvernements à engager des négociations
spécifiques. Les PED, en particulier les pays africains, ont largement
intérêt à ce saisir de cette ouverture pour apporter un
certain nombre de propositions conformes à leurs propres intérêts.
Pour quelles raisons ?
- Les pays africains signataires
des principaux Accords multilatéraux sur l'environnement (AME), sont
davantage affectés par les grands problèmes d’environnement
que leurs partenaires des pays développés (désertification,
impacts du réchauffement climatique, perte de biodiversité).
Ils doivent donc veiller à ce que les accords commerciaux n’entravent
pas la bonne mise en œuvre des AME. A contrario, des dispositifs et
instruments commerciaux permettant de renforcer la mise en œuvre de ces AME
devraient être pleinement pris en compte par l'OMC, dans le cadre de
ses propres règles et accords : l’OMC devrait reconnaître formellement
l’ensemble des dispositions des AME et des mesures de sanction commerciales
devraient pouvoir être légitimées en cas de non-respect
des dispositions des AME représentatifs de l’intérêt collectif
global. Cet intérêt devrait prévaloir sur l’objectif de
libéralisation des échanges, en s'appuyant sur un principe de
primauté du droit à l'environnement sur le droit commercial.
Tout compromis passé devrait faire l'objet d'une évaluation
au regard de ce principe de primauté du "bien public global environnement".
Hélas, le contenu de la Déclaration de Doha apparaît bien
peu encourageant à ce titre. En effet, s'il y est dit que le prochain
cycle de négociation devra se pencher sur la question de l'articulation
entre les Accords multilatéraux d'environnement (AME) et les règles
de l'OMC (sous-entendu, en cas de conflit entre une mesure environnementale
d'un AME et les règles de l'OMC, qui primera), il y est aussi stipulé
que les résultats de cette négociation ne s'appliqueront pas
aux pays qui n'ont pas ratifié les AME. Cette décision peut
être interprétée comme une incitation à la non-ratification
des AME… notamment pour les PED qui voient en la protection de l'environnement,
l'émergence de contraintes potentielles d'accès aux marchés.
Par exemple, en cas d'instauration d'une Convention multilatérale sur
les forêts, les pays tropicaux forestiers auront-ils intérêt
à la ratifier ? Pour rééquilibrer la hiérarchie
des régulations internationales, il apparaît donc nécessaire
de doter les Accords Multilatéraux sur l’Environnement de dispositifs
juridiques contraignants équivalents en force à celui de l’OMC.
- Suite aux crises alimentaires
récentes (vache folle) et à la crainte croissante des consommateurs,
les normes sanitaires et environnementales des pays développés
se renforcent, alors même que leurs mesures de protection tarifaires
sont encore largement supérieures à celles des pays en développement.
L’accès aux marchés des pays développés est donc
de plus en plus complexe et restreint. Une récente étude conduite
en France par le CEPII a par exemple montré que 40% des exportations
des pays les moins avancés sont touchées par des barrières
environnementales. Sans moyens spécifiques (accès à l’information,
formation, etc.), les normes seront de plus en plus inaccessibles pour les
pays africains. Les priorités internationales en matière d’environnement
et plus généralement de développement durable devraient
être définies de façon concertée. Les organismes
internationaux qui servent de référence à l’OMC, (Codex
Alimentarius, ISO) devront opérer les réformes nécessaires
pour que les difficultés spécifiques d'accès aux normes
des pays en développement puissent être surmontées. Le
traitement spécial et différencié devrait prévoir,
outre les dispositions spécifiques d’ordre commercial, des mesures
d’accompagnement d’ordre financier et technique prenant en compte les contraintes
des pays en développement. La communauté internationale devrait
assumer une partie des coûts de la mise aux normes environnementales
des systèmes de production du Sud.
- Inversement, les pays
en développement ne disposent que de moyens très limités
pour contrôler l'accès à leurs propres marchés.
De nombreux produits nocifs pour la santé et l’environnement peuvent
y entrer presque librement. Le risque est grand de voir qu'au mouvement de
surprotection sanitaire et environnemental d'une partie du monde, une évolution
parallèle inverse conduise le monde en développement à
servir de plus en plus de dépotoir. Par exemple, lorsque la crise de
la fièvre aphteuse et de la vache folle ont fortement secoué
les producteurs de viande européens, on a aisément pu constater
l'augmentation des exportations de viande européenne vers certains
pays africains comme le Nigeria. Qu'en sera-t-il si un jour, on découvre
que les cultures OGM présentent des incidences sanitaires ou de pollution
génétique néfastes ? Il s'avère donc essentiel
de renforcer les dispositifs d'encadrement juridique et de contrôle
aux frontières des produits potentiellement nuisibles pour l'environnement
et la santé des pays en développement. Des AME intégrant
des dispositifs ayant une incidence sur le commerce (interdictions d'importation,
consentement préalable informé, principe de précaution)
devraient être créés ou renforcés. La traçabilité
directe et l’étiquetage devraient être obligatoires au niveau
international pour les produits potentiellement à risque. Le coût
de ces mesures devrait être supporté par les fournisseurs de
produits potentiellement à risque.
- Les pays africains sont
moins préparés à la mise en place d’une stratégie
de normalisation et de certification de produits " écologiquement
préférables " que leurs concurrents, à l’heure
où la demande pour ce type de produit croît fortement sur les
marchés mondiaux. Or de nombreux Etats ou acteurs privés ont
initié des programmes de certification et d'étiquetage dont
les critères sont difficilement accessibles, donc fortement discriminatoires
pour les pays en développement. Les initiatives unilatérales
et privées de certification et de labellisation devraient être
proscrites. Il apparaît essentiel de créer et d'appuyer les programmes
multilatéraux indépendants de certification et de labellisation
de produits écologiquement préférable. La participation
des pays en développement aux comités technique de l'ISO devrait
une condition à l'élaboration des normes internationales. Des
programmes de normalisation environnementale ISO 14000 devraient être
appuyés par la communauté internationale dans les pays en développement.
- Les pratiques agricoles
des pays en développement ont un bilan écologique global souvent
plus performant à celui des pays développé (faible utilisation
d’intrants chimiques, etc.), sans pour autant bénéficier d'une
quelconque préférence dans les échanges internationaux.
Paradoxalement, les pratiques agricoles écologiquement néfastes
des pays développés sont largement subventionnées. Un
bilan environnemental des soutiens à la production et aux exportations
devrait être mené et les subventions dont les effets sont écologiquement
négatifs devraient être éliminées. En outre, à
l'heure où débat sur la multifonctionalité de l’agriculture
fait rage au niveau international, les pays africains pourraient arguer des
meilleures performances écologiques de leurs systèmes de production
agricole pour négocier des préférences ou des exceptions,
au sein de l'OMC, qui récompenseraient leurs efforts d'engagement vers
un développement durable.
III. Le Sommet
de Johannesburg peut-il être porteur d'une autre mondialisation ?
Le système de mondialisation
libérale régit par l'OMC, qui aggrave les inégalités
et les exclusions, peut entraîner des replis nationalistes dangereux.
En dépit de l’activisme des mouvements citoyens, l’autre mondialisation,
celle des droits civils et politiques de la Déclaration universelle des
droits de l'Homme, des droits économiques, sociaux et culturels des Nations-Unies,
du droit du travail de l’OIT, des droits environnementaux des quelque 200 accords
multilatéraux sur l’environnement, peine à se réaliser.
Seul le droit des affaires est véritablement contraignant et les engagements
pris par la communauté internationale en matière de développement
durable, de réduction de la pauvreté ou de la malnutrition restent
lettre morte. La crise de légitimité profonde de l'OMC montre
pourtant le besoin de renforcement d'autres formes de régulation qui
devraient faire l'objet d'une réflexion soutenue, et interpelle les acteurs
non-gouvernementaux et gouvernementaux sur ces processus de gouvernance. Le
développement rapide d'un mouvement contestataire mondial, qui lutte
pour cette "autre mondialisation", peut offrir des solutions alternatives à
la mondialisation libérale, à travers une conception du commerce
international basée sur la solidarité, la coopération,
l'équité.
Ces alternatives doivent trouver un espace dans le système de négociation
multilatéral. Les pays en développement auront aussi un rôle
majeur à jouer pour que le Sommet mondial du développement durable
de Johannesburg devienne cet espace, en plaidant oui à un cycle global
de réformes, oui à refonte de la gouvernance internationale.
Dans ce contexte, de nombreux chantiers doivent s'ouvrir rapidement en préparation
du Sommet de Johannesburg, afin de fournir des analyses et des propositions
autour de plusieurs questions centrales, notamment :
- L'évaluation
de l’impact des accords commerciaux, notamment en matière sociale,
environnementale et sanitaire.
- La mise en œuvre
d'un véritable traitement spécial et différencié
à l'attention des PED en ce qui concerne les accords commerciaux existants
- La révision
des accords dont les incidences sont particulièrement négatives
pour les pays en développement
- La réforme
institutionnelle de l’OMC afin de garantir la pleine participation des
pays du Sud, d’assurer la transparence des procédures, d’établir
un contrôle démocratique dans les processus de négociation
comme dans ceux de règlement des conflits.
- L'articulation du
droit commercial avec les autres droit et la clarification de la place
de l’OMC dans le système des Nations-Unies.
Je vous remercie.