AGENCE INTERGOUVERNEMENTALE DE LA FRANCOPHONIE
ET
INSTTITUT DE L’ENERGIE ET DE L’ENVIRONNEMENT DE LA FRANCOPHONIE

COLLOQUE INTERNATIONAL

FRANCOPHONIE ET DEVELOPPEMENT
(Dakar, Sénégal, 11 12 et 13 mars 2002)

ECONOMIE DU BOIS DE FEU ET ENVIRONNEMENT AU CAMEROUN

COMMUNICATION

Claude NJOMGANG

Faculté des Sciences économiques et de Gestion Université de Yaoundé II-Soa

Résumé

Le Cameroun est depuis longtemps affecté par une crise à la fois physique et économique du bois de feu. La crise est physique, puisqu’elle est liée à la déforestation qui affecte particulièrement la zone soudano-sahélienne et la zone de savane. Elle est aussi économique, puisqu’elle résulte de la pression de la demande urbaine de bois sur le couvert boisé.

La politique de gestion des ressources ligneuses est limitée, dans ce contexte, par l’absence d’un cadre formel d’analyse et d’une norme rationnelle de gestion. L’idée de base dans la recherche d’une telle norme, est que le reboisement n’est pas une fin en soi, quelle que soit l’ampleur de la crise du bois de feu. Elle ne doit viser ni plus ni moins qu’à restaurer l’équilibre, défini par référence au taux d’exploitation compatible avec l’auto-régénération de la ressource ligneuse.

Le cadre d’analyse proposé dans cet article repose sur la recherche d’une définition opérationnelle de la crise du bois de feu, et sur un modèle théorique du prix d’équilibre conçu comme une norme de reboisement. L’économie du bois de feu nous offre un cadre d’analyse mettant en évidence l’importance de l’interface économie –environnement pour une gestion durable de la ressource ligneuse.

Abstract

Cameroon is facing a longlasting firewood crisis, which is both physical and economic. The crisis is a physical one, since it is associated with deforestation mainly in the Sahel and the Grasslands. The crisis is also an economic one, since it results from the pressure of the urban firewood consumption on wood resource.

In this context, wood resource management policy is constrained by the lack of a formal analytical framework and a rational management criteria. The search of such a norm rests on the basic idea that reforestation is not an end in itself, however critical the wood crisis may be. It must be designed to restore equilibrium, neither more nor less. Equilibrium is here defined in terms of exploitation rate compatible with the self-regeneration of wood resource.

The analytical framework proposed in this paper rests on a criteria for the definition of the firewood crisis, and also on the design of a theoretical model of equilibrium price, conceived as a reforestation policy criteria.

 

 

 

INTRODUCTION

Le marché camerounais du bois de feu se présente comme un ensemble d’aires d’approvisionnement des centres urbains. C’est en effet autour des villes que s’organise le commerce du bois, à la faveur de la forte demande urbaine. Ces aires forment des filières qui coïncident avec les principales zones de végétation (voir carte). L’on peut ainsi distinguer trois grandes filières de bois de feu:

- La filière sahélienne, représentée dans l’étude par les aires de Maroua, Garoua, Kaélé et Mokolo;

- La filière forestière, représentée par l’aire de Yaoundé;

- La filière de savane, représentée par l’aire de Bamenda.

Ces filières sont affectées par une crise à la fois physique et économique du bois de feu. La crise est physique, puisqu’elle est liée à la déforestation qui affecte particulièrement les filières sahéliennes et de savane. Elle est aussi économique, puisqu’elle résulte de la pression de la demande urbaine sur le couvert boisé. L’exploitation commerciale du bois ajoutée à l’inefficience des équipements, contribue à la dégradation de l’environnement à travers la déforestation et l’accroissement de l’émission de CO2. Le modèle d’interface qui est proposé ici fournit alors à travers le prix d’équilibre un indicateur à la fois du taux d’exploitation de la ressource ligneuse compatible avec la régénération de la ressource, et de la balance entre la capacité de fixation de CO2 par la biomasse végétale et l’émission de CO2 par l’utilisation énergétique du bois.

Le cadre d’analyse proposé dans cet article part de l’étude des caractéristiques du marché camerounais du bois de feu, pour mettre en évidence les relations entre la commercialisation du bois de feu et la dégradation de l’environnement. Elle s’intéresse ensuite à la spécification d’un modèle théorique du prix d’équilibre du bois de feu, conçu comme une norme de reboisement.

PREMIERE PARTIE

LES CARACTERISTIQUES DU MARCHE

  1. La structure du marché.

L’objet de cette section est de caractériser le marché selon le système de production de bois de feu, les réseaux de commercialisation et la consommation.

1.1. Le système de production. Le système de production de bois de feu est tributaire des contraintes physiques et économiques qui pèsent sur le couvert forestier dans les différentes filières. L’on peut ainsi dire que la filière soudano-sahélienne et la filière de savane se caractérisent par la surexploitation, tandis que la filière forestière se caractérise par la sous-exploitation. Dans les zones de surexploitation, où le couvert forestier est maigre, le système de production de bois de feu s’apparente à un système de cueillette, reposant sur des techniques extensives: ramassage de bois mort, coupe artisanale par des bûcherons occasionnels utilisant la machette, la hache. Une production d’appoint est fournie par les déchets végétaux et l’abattage de vieux arbres fruitiers. La rareté physique du bois crée des comportements de coupe plus sélectifs dans la filière soudano-sahélienne, notamment en montagne, certaines essences (l’acacia albida par exemple) étant préservées pour leur utilité dans le maintien de l’équilibre agro-sylvo-pastoral. L’on note également une spécialisation de la production dans la filière de savane (région de Bamenda), avec les plantations énergétiques (" fuel plantations ") réalisées par l’Etat et les particuliers autours des villes. Dans les zones de sous-exploitation, le système de production de bois de feu est plus intensif, reposant sur l’utilisation systématique de la scie mécanique pour l’exploitation des résidus des grandes exploitations forestières industrielles, lesquels sont estimés à près de la moitié des arbres abattus.

1.2. Les réseaux de commercialisation. La configuration, la dimension et l’organisation des aires d’approvisionnement des villes en bois de feu varient selon les filières, en fonction de facteurs économiques, institutionnels et sociologiques. Au plan sociologique, le choix des essences combustibles peut être influencé par les traditions. Dans certaines communautés rurales de la zone soudano-Sahélienne par exemple, le bois est considéré comme un élément du patrimoine, au même titre que le bétail. Ceci repousse la limite de la zone de coupe, à la recherche d’essences plus résistantes, en vue d’une plus longue conservation. Au niveau institutionnel, la réglementation de la coupe influence le choix des essences, ainsi que la configuration de la zone de coupe. Ceci dépend du civisme des habitants, autant que des moyens de contrôle dont disposent les pouvoirs publics. Au niveau économique enfin, les modes d’approvisionnement et le degré d’organisation de la profession du bois de feu varient en fonction de l’importance de la demande urbaine. Par ailleurs la configuration de la zone de coupe est largement tributaire du réseau de communications. Ainsi la coupe s’intensifie-t-elle pendant la saison des pluies aux abords des grands axes de communication, d’où l’évacuation par camion est plus aisée que sur les routes secondaires devenues inaccessibles pour la plupart. Dans la filière soudano-sahélienne les aires d’approvisionnement sont plus étendues, notamment en plaine, sous l’effet combiné de la forte demande urbaine et de la faiblesses des ressources ligneuses (plus de cinquante kilomètres en moyenne autour des grandes agglomérations de Garoua et Maroua). Les modes d’approvisionnement sont aussi plus intensifs (utilisation systématique des camions spécialement loués pour le transport de bois). Enfin la profession est plus hiérarchisée (plus oligopolistique). La chaîne de distribution comprend à un bout des bûcherons engagés en brousse par des grossistes installés en ville et détenant la quasi-totalité des autorisations de coupe dans la région, et à l’autre bout des détaillants assurant l’approvisionnement des consommateurs. En montagne, le système d’approvisionnement est plus autarcique, du fait de la plus faible urbanisation. Le mode d’approvisionnement est moins intensif aussi (utilisation occasionnelle des camions par les particuliers lors de divers déplacements). Les aires sont par conséquent plus étroites (vingt kilomètres en moyenne autour de Mokolo). Dans la filière de savane, notamment dans la région de Bamenda, coexistent souvent deux aires d’approvisionnement distinctes: une aire restreinte qui recouvre les " fuel plantations " périurbaines appartenant à l’Etat (huit kilomètres en moyenne autour de Bamenda), et une aire extensive incluant les approvisionnements fournis par des localités plus éloignées, avec un rayon moyen de vingt cinq kilomètres autour de la ville. Des ventes massives de bois tiré des " fuel plantations " (jusqu’à 100 stères par personne) sont effectuées chaque année par les services des Eaux et Forêts aux commerçants grossistes. Cette intervention de l’Etat dans la production et la distribution est une particularité de la filière savane qui limite le développement d’une véritable profession du bois. Dans la filière forestière, la forte dotation en ressource ligneuse permet de contenir les aires d’approvisionnement dans des limites relativement restreintes malgré la forte demande urbaine (trente cinq kilomètres en moyenne autour de Yaoundé). Le mode d’approvisionnement est intensif (utilisation systématique du camion), mais la profession du bois est moins hiérarchisée (moins oligopolistique) que dans la filière soudano-sahélienne. L’abondance des résidus des grandes exploitations forestières rend inutile en effet l’acquisition onéreuse d’autorisations de coupe destinée à la satisfaction des besoins en bois de feu, et réduit de ce fait la dépendance des bûcherons par rapport aux commerçants grossistes basés en ville.

1.3. La consommation. Nous examinons trois aspects de la consommation de bois de feu: les consommateurs (qui utilise le bois ?), les usages, les modes d’utilisation (les équipements).

Les consommateurs. Le bois est utilisé par presque toutes les couches sociales, soit exclusivement soit en combinaison avec les énergies conventionnelles (gaz, électricité…), mais la grande majorité des utilisateurs sont concentrés dans le secteur informel et les quartiers d’habitat spontané, où le mode de vie est bien souvent semblable à celui du village.

Les usages. Le bois de feu est essentiellement destiné aux usages domestiques courants (cuisine, chauffage, et même éclairage pour les couches sociales les plus défavorisées), et accessoirement à certains usages extra-domestiques dans lesquelles le bois est remplacé par le charbon de bois : restauration informelle, boulangerie artisanale, forges artisanales, brasseries traditionnelles, etc…

Les modes d’utilisation. Les équipements sont rudimentaires dans l’ensemble. Pour les usages domestiques, plus de 75 % des ménages utilisent le foyer traditionnel à trois pierres. D’autres types d’équipements sont utilisés dans les usages extra-domestiques, parmi lesquels notamment le barbecue portatif de fil de fer tressé surmonté d’une grille, le tonneau ouvert et surmonté d’une grille, les deux gentes d’automobiles accolées. Les équipements peuvent être décrits selon quatre caractéristiques principales: l’aire d’utilisation (le degré de diffusion), le mode d’acquisition (exprimée en termes de degré de commercialisation et de prix), le rendement calorifique (efficience exprimée en termes d’économie de combustible, et de temps de cuisson) et la rentabilité sociale (coût de fabrication et durée de vie probable). Les zones rurales sont en avance sur les zones urbaines pour l’amélioration des foyers. Ceci s’explique par la forte concentration de la population urbaine dans les zones d’habitat spontané, où la précarité des habitations ne permet pas la construction de foyers fixes en terre pour protéger le feu. En zone rurale au contraire, et tout spécialement dans les zones possédant une longue tradition des constructions en terre séchée et où la pénurie de bois est très marquée (Sahel et savane), l’habitat sédentaire se prête bien à la construction et à l’entretien des foyers protégés en terre. Mais on constate là aussi que le taux d’abandon est très élevé dans les expériences de vulgarisation des foyers améliorés, une fois que l’équipe de vulgarisation responsable de l’expérience est partie. Le degré d’acceptation même des foyers améliorés est très faible. Parmi les causes le plus souvent avancées, l’on relève: l’insuffisance de la prise de conscience de la crise du bois de feu et de la nécessité d’économiser le bois, le refus des bouleversements qu’entraîne l’introduction des foyers améliorés (perçage du mur pour l’installation du foyer, suppression de la source d’éclairage que constitue le feu libre pour la plupart des ménages ruraux, insertion du temps de construction et d’entretien dans la division du travail domestique). Il convient toutefois de mentionner les erreurs techniques des premières expériences de foyers améliorés dans les années 1970, qui conduisaient parfois à des foyers encore moins efficients que les foyers traditionnels. Depuis lors, les expériences se sont rationalisées, les tests de rendement, d’acceptabilité et de rentabilité étant devenus plus systématiques.

En conclusion, l’on peut différencier comme suit les trois filières du point de vue de la structure du marché. Au niveau du système de production, la filière forestière utilise des méthodes de production intensives (utilisation systématique de la scie mécanique), tandis que les deux autres filières utilisent des méthodes extensives (ramassage, coupe artisanale à la machette et la hache). Au niveau des réseaux de commercialisation, la profession du bois est plus hiérarchisée (marché plus oligopolistique) dans la filière soudano-sahélienne que dans la filière forestière. Dans la filière de savane l’intervention de l’Etat dans la production et la distribution de bois limite le développement d’une véritable profession du bois. Au niveau de la consommation, le bois est surtout destiné aux usages domestiques courants, quelque soit la filière. Le combustible ligneux est utilisé par toutes les couches de la population, avec des équipements dont le degré de diffusion dépend du prix, de la rentabilité sociale et du rendement calorifique. Ce contraste entre les trois filières se retrouve dans les mécanismes de formation des prix, mais avec un dénominateur commun, le dualisme.

  1. la FORMATION DES PRIX
    1. 2.1 Les facteurs d’offre

Le stockage et le degré de monétarisation. On peut estimer le degré de monétarisation du bois en comparant les poids respectifs des différents motifs de stockage du bois: on distinguera des motifs de précaution, de commercialisation et de spéculation. Dans la zone sahélienne et dans la zone de savane, la constitution de réserves de bois répond d’abord à un motif de précaution, l’exploitation des ressources étant étroitement liée au rythme des saisons. Le niveau des réserves augmente en saison sèche, en prévision de la raréfaction du bois sec en saison des pluies. Le poids énorme du motif de précaution coïncide dans ce cas avec un faible degré de monétarisation du bois (60 à 64 % des ménages à Mokolo, Kaélé et Bamenda constituent des réserves de bois par prévoyance, 2,5 à 11 % seulement pour la commercialisation). On pourrait en déduire que dans les zones sahélienne et de savane, l’offre n’a qu’une faible liaison avec le prix du bois, du fait du poids dominant du motif de précaution. Il convient de nuancer cette conclusion, car les réserves ne sont pas parfaitement mobiles (valeur sociologique du bois). Dans certaines zones (Kapsiki de la région de Mokolo) le bois est un élément essentiel du patrimoine familial au même titre que le bétail, et il en existe d’énormes dépôts dont l’âge peut atteindre quinze ans. Les motifs de stockage évoqués sont probablement biaisés par la méfiance des ménages d’exploitants en situation irrégulière qui n’osent pas avouer leur activité commerciale. Sur les aires d’approvisionnement des grands centres urbains les motifs de commercialisation et de spéculation l’emportent cependant, avec pour conséquence une forte liaison entre l’offre et le prix du bois.

L’hétérogénéité du marché et le marchandage. Le fagot est une unité de volume apparente et très hétérogène, ne tenant compte ni de l’état du bois (vert ou sec), ni de sa forme (vides entre les bûches), ni de sa taille (brindilles de ramassage ou bûches de débitage). Il est possible de standardiser quelque peu cette unité soit en établissant une correspondance avec le stère de bois, soit en prenant le poids moyen par fagot résultant de pesées effectuées sur un marché ou dans une région . le mode le plus courant de fixation du prix reste toutefois le marchandage à partir de quelques standards de fagots propres à chaque localité. Le pouvoir de marchandage est d’autant plus élevé (et les prix plus faibles) que le degré de monétarisation du bois est faible. Ainsi dans la zone sahélienne, les prix sont en moyenne plus élevés en plaine qu’en montagne, où le degré de monétarisation du bois est plus faible.

Le coût de production. La mesure dans laquelle le prix reflète le coût de production plutôt qu’un prix de marchandage dépend du degré de monétarisation. Seuls quelques grands commerçants spécialisés ont une perception claire des coûts de production et fixent leurs prix en conséquence. La grande masse des vendeurs est constituée d’occasionnels (" vendeurs à objectif "), pour qui le bois ne devient objet de commerce qu’à l’occasion de besoins ponctuels d’argent.

Le degré d’intermédiation. La longueur du circuit de distribution influence notablement le prix du bois, chaque intermédiaire ajoutant sa marge bénéficiaire à son prix d’achat. Le prix de détail varie avec la structure des coûts de distribution et de conditionnement. La structure type comporte généralement: le commerçant grossiste qui se trouve au début du réseau de distribution en ville, achète en brousse, transporte, paie les taxes au service des Eaux et Forêts, assure la manutention (chargement et déchargement du camion), le débitage et le conditionnement. Pour le commerçant détaillant, il faut ajouter les frais de revente (rémunération des revendeurs), l’écart entre le prix de gros et le prix de détail pouvant aller du simple au quadruple. Un fagot standard (1/10 stère environ) acheté 200 francs en brousse dans la région de Yaoundé est livré au demi-grossiste à 500 francs environ, et atteint 700 francs chez le détaillant. Quant au charbon, un sac de 20 Kgs acheté 800 francs en brousse est revendu 1.800 francs au demi-grossiste au dépôt central de la Briquetterie à Yaoundé, et plus de 2.500 francs au détaillant. A Bamenda, un sac de charbon de 20 Kgs acheté 1.500 francs à Mendankwe (village producteur à 12 Kms à l’est de la ville) est revendu 2.000 francs au demi-grossiste du dépôt central de Ghana’s Street à Nkwen, et atteint 3.000 francs au détail.

2.2. Les facteurs de demande. La mutation du bois en énergie commerciale impose un raisonnement en termes de prix relatif par rapport aux substituts possibles. La logique économique des substitutions énergétiques est fondée sur la comparaison du prix de l’énergie actuelle au prix du substitut, ce dernier ne devenant intéressant qu’à partir du moment où le prix de l’énergie actuelle égale ou excède le sien. Mais dans un système énergétique dualiste comme celui du Cameroun, cette substitution est soumise à des contraintes spécifiques. Le dualisme à la fois technologique et juridique, se traduit dans le secteur énergétique par la prédominance des énergies traditionnelles (bois, charbon de bois, déchets animaux et végétaux) dans les bilans énergétiques, alors même que le pays est producteur et (ou) exportateur d’énergies modernes (pétrole, gaz, électricité). L’on assiste à la juxtaposition d’un secteur énergétique moderne excédentaire, mais incapable de résorber la crise du bois de feu du fait des obstacles technologiques et sociologiques à la substitution énergétique. Le dualisme juridique se traduit par un conflit entre les législations foncières coutumière et moderne, avec absence de mobilité juridique des terres, qui fait obstacle à l’aménagement forestier et à une gestion rationnelle des ressources en bois. Dans ce contexte dualiste, la substitution au bois de feu se doit de prendre en compte deux optiques complémentaires: une optique économique, dans laquelle le facteur de substitution est le prix, et une optique sociologique, dans laquelle le facteur complémentaire du mode vie est pris en compte.

Optique économique. L’élasticité de substitution sert de concept de référence pour décrire la sensibilité de la structure des consommations d’énergie, aux variations des prix relatifs des énergies, c’est-à-dire, en particulier, l’influence sur la consommation de bois, d’une variation du prix du substitut. Les utilisations énergétiques du bois, dans une optique plus large, tiennent compte des élasticités croisées, c’est-à-dire de l’influence des usages alternatifs du bois sur le prix du bois de feu. C’est le cas par exemple du bois d’oeuvre pour différentes constructions traditionnelles, des poteaux électriques en bois d’eucalyptus dont la Société Nationale d’Electricité fait une grande consommation et qui proviennent souvent, dans le Nord-Ouest, des " fuel plantations ". C’est aussi le cas de l’exploitation industrielle du bois par les sociétés forestières. Dans l’optique économique, nous nous intéressons aux facteurs spécifiques de dualisme qui limitent la valeur explicative du prix dans la substitution au bois de feu, et augmentent les coûts de substitution. Les principaux facteurs sont ici le caractère dominant du bois et son degré de monétarisation.

Le caractère dominant et le degré de monétarisation. Le bois de feu apparaît dans la zone sahélienne, comme un bien de première nécessité, du fait de sa forte prédominance dans les consommations énergétiques (98 % des ménages l’utilisent comme combustible). Il en découle que la demande de bois est rigide, de même que le prix relatif, dont la structure ne dépend pas du prix du substitut, comme dans un processus normal de substitution. Bien que le bois soit depuis longtemps devenu une énergie commerciale, ses réserves non commerciales sont encore appréciables dans la zone soudano-sahélienne. Ceci répond certes à un motif de spéculation (les commerçants de bois tirant profit de la hausse du prix du bois en saison des pluies), mais aussi à un motif de précaution, dans une région où la disponibilité de la ressource ligneuse est étroitement liée au rythme des saisons. Le niveau des réserves augmente en fin de saison sèche, en prévision de la rareté du bois en saison des pluies. Ceci constitue une " fuite " dans l’offre de bois, qui limite la valeur explicative du prix dans la substitution au bois. Il convient de distinguer de cette substitution rationnelle au bois, la substitution " perverse " assurée par les substituts traditionnels qui bien que non commercialisés, influencent le prix et la substitution au bois. L’attraction de la demande urbaine de bois le soustrait aux consommations rurales, au profit des brindilles de ramassage et des déchets végétaux (tiges de coton, de mil et de maïs). Ceci accroît l’offre de bois sur le marché urbain, et la valeur explicative du prix dans la substitution au bois, qualifiée de " perverse ", car elle ne résorbe pas la crise du bois de feu, et détourne les déchets végétaux de leur rôle fertilisant pour les sols.

L’optique sociologique. Le mode de vie est un critère d’analyse complémentaire de celui du prix ; il recouvre le mode de consommation énergétique déterminé en théorie par le type d’habitat, la profession, le type d’aliments cuisinés, le type d’équipements, récipients et foyers. Il convient, dans l’optique sociologique, de relativiser le poids de ces facteurs, l’habitude (la routine) constituant le facteur sociologique dominant de la substitution au bois de feu. L’habitude favorise la survivance de modes archaïques de consommation énergétique, et l’adoption d’énergies et d’équipements à très faible rendement calorifique:

L’analyse du marché esquisse une comparaison des trois filières camerounaises du bois selon la structure du marché et les mécanismes de formation des prix. Au delà des contrastes physiques et économiques mis en exergue, le dualisme apparaît comme la toile de fond de cette comparaison. Il se retrouve avec quelques nuances dans toutes les filières. La structure du marché est dualiste à la fois dans le système de production (coexistence de techniques intensives et de techniques archaïques) et dans les modes d’utilisation (coexistence d’équipements archaïques et modernes), tandis que les comportements sous-jacents aux mécanismes de formation des prix font intervenir des facteurs sociologiques liés aux modes de vie et aux traditions.

Il apparaît finalement que ce dualisme constitue la principale contrainte à une gestion durable de la ressource ligneuse. Elle renforce la survivance de facteurs sociologiques qui entravent la substitution au bois de feu, les énergies moderne dont le Cameroun est abondamment doté n’ayant qu’une pénétration limitée dans les bilans énergétiques des ménages.

 

DEUXIEME PARTIE

LA SPECIFICATION DU MODELE THEORIQUE DU PRIX D’EQUILIBRE DU BOIS DE FEU

La démarche consiste ici à déterminer dans sphère écologique, une condition de crise considérée comme

un critère d’équilibre. Dans un deuxième temps l’on introduit cette condition comme contrainte dans un modèle d’optimisation du prix du bois.

I. DEFINITION DE LA CRISE DU BOIS DE FEU, ET LA CONDITION DE CRISE

Nous définissons la crise par rapport à l’équilibre, symbolisé par

µ = w t/ w o = 1

où:

- µ est le taux d’épuisement de la ressource ligneuse,

- w t le taux effectif d’exploitation du capital forestier Wt en t,

- w o le taux optimal d’exploitation, c’est-à-dire le taux compatible avec la régénération forestière.

Pour déterminer w O dans la pratique, l’on procède à l’inventaire d’un hectare de forêt naturelle, que l’on compare avec le rendement annuel des opérations de reboisement dans le périmètre considéré. Si par exemple l’inventaire donne 40 stères à l’hectare, et si le rendement des opérations de reboisement est de 2 stères par hectare et par an, l’on obtient un cycle de régénération (égal, à l’équilibre, à la période de rotation)

T = 40/2 = 20 ans

L’on aura alors

w o = 1/T = 1/20

c’est-à-dire que la formation forestière considérée peut être divisée en vingt parcelles égales, dont une peut être exploitée chaque année sans danger pour le capital forestier.

Le taux effectif est défini quant à lui, par le rapport entre la quantité de bois exploitée Qt et le capital forestier Wt , soit

w t = Qt/Wt

La situation d’équilibre (la condition de crise) est donc symbolisée par

µ = 1 , c’est-à-dire w t = w o

ou encore Qt/Wt = 1/T

L’indicateur µ nous permet de distinguer entre les deux types de crise de bois de feu qui sévissent au Cameroun:

- La crise de surexploitation, caractérisée par µ > 1, qui sévit dans les filières sahélienne et de savane,

- La crise de sous-exploitation , caractérisée par µ < 1, qui sévit dans la filière forestière.

Bien que l’on se réfère surtout ici à la crise de surexploitation, la crise de sous-exploitation est bien réelle elle aussi. Pour le comprendre, il faut distinguer entre ressources potentielles et ressources exploitables de bois. Dans la crise de surexploitation, les ressources potentielles sont faibles du fait de la forte dégradation du couvert végétal, les ressources exploitables aussi. Dans la crise de sous-exploitation au contraire les ressources potentielles sont énormes, mais la faible accessibilité de la forêt profonde limite les ressources exploitables. Il en résulte une rareté du bois aussi contraignante par ses effets sur les prix et l’environnement (destruction de la ceinture forestière autour des villes comme Yaoundé) que la crise de surexploitation.

La période de rotation T correspond à l’âge optimum d’abattage. Elle détermine, dans le contexte de l’étude, la capacité de charge optimale Xo (population d’arbres pour laquelle le taux naturel de régénération est maximum).

Graphiquement, Xo est déterminé par la courbe de rendement maximum soutenable (RMS). Dans sa forme " régulière ", RMS suit la loi logistique g(X) = dX/dt = x (1 – X/Xm), où X désigne la population considérée et Xm la capacité de charge maximale (valeur de X pour dX/dt = 0). L’on vérifie en annulant la dérivée que la capacité de charge optimale (correspondant au RMS) est égale à Xm/2.

L’on peut utiliser la courbe RMS comme norme pour décrire graphiquement les différents types de crise (figure 1). Ainsi en se référant à la courbe " régulière" g(X)0, l’on peut faire les hypothèses suivantes sur la " déformation " de la courbe par la crise :

- Dans la crise de sous-exploitation (zone forestière), l’optimum X1o de la courbe g(X)1 a une ordonnée très élevée, la croissance naturelle de la ressource étant forte. La capacité maximale X1m est plus éloignée de l’origine que X0m, de même que l’optimum X1o, la capacité de charge du milieu étant élevée. La courbe g(X)1 est ainsi étalée vers la gauche.

- Dans la crise de surexploitation (zones soudano-sahélienne et de savane), l’optimum X2o de

la courbe g(X)2 a une ordonnée très basse, la croissance naturelle de la ressource étant très faible. La capacité maximale X2m est plus proche de l’origine que X0m, de même que l’optimum X2o , la capacité de charge du milieu étant faible. La courbe est ainsi aplatie et étalée vers la droite.

Figure 1

formes comparées de la courbe de rendement maximum soutenable dans les differents types de crise

  1. LE MODELE THEORIQUE DU PRIX D’EQUILIBRE

Le prix d’équilibre est ici un prix implicite. C’est-à-dire qu’il résulte du processus de maximisation sous contrainte de rareté de la ressource ligneuse, du bénéfice social net procuré par le bois, au lieu d’être un paramètre (prix de marché ou prix public) dans ce processus. Il indique le prix d’une unité de ressource en termes de bénéfice social net, lorsqu’on fait varier la contrainte d’une unité. Il s’agit donc d’une variable de décision dans notre problème de rationalisation de la politique de reboisement, permettant d’apprécier l’impact des activités humaines sur le couvert boisé, et non d’une donnée exogène.

Dans le contexte de l’étude, la recherche du prix d’équilibre vise à fournir un critère d’analyse quantitative de l’interface énergies traditionnelles (bois de feu en particulier) - environnement, ces énergies étant considérées dans leur double fonction de source d’énergie et de revenus d’une part, et de facteur de régulation de l’écosystème d’autre part. Il s’agit alors d’un macro-prix implicite [3], en ce sens qu’il résulte d’une maximisation conjointe dans l’écosystème et dans l’exploitation économique du bois de feu, dans l’hypothèse d’une proportionnalité entre la valeur économique du bois et son intensité éco-énergétique.

 

II1. Les hypothèses

1) Nous nous plaçons dans l’optique de l’Etat, dont l’objectif est de maximiser la satisfaction des besoins en bois sous la contrainte de l’équilibre écologique, c’est-à-dire avec reboisement.

Cette optique est plus conforme au droit forestier camerounais, où les forêts font partie du domaine privé de l’Etat. De façon générale, les commerçants de bois de feu s’approvisionnent dans les forêts domaniales. L’exception est constituée par les plantations privées de bois de feu ( les " fuel plantations ") que l’on rencontre dans la région de Bamenda dans la filière de savane.

2) Le reboisement est la seule source d’accroissement de la ressource ligneuse. Nous considérons en effet que le taux de croissance naturelle du capital forestier est très faible, du fait de la très forte dégradation des formations forestières dans les filières sahélienne et de savane.

3) La politique de reboisement est prise en compte par le biais du taux r de remplacement imposé par l’Etat après chaque coupe.

Cette politique de remplacement ex post est ici la conséquence de l’insuffisance des moyens de contrôle face à la coupe clandestine. Dans ce cas en effet, il est moins difficile de suggérer ou d’imposer un taux de remplacement calculé sur la base du taux d’exploitation effectif (replanter tant d’arbres pour tant de coupés), que de contenir (généralement par la mise en défens) la coupe dans des limites compatibles avec le taux d’exploitation optimal. Ainsi par exemple, un taux de remplacement de 2/3 correspondrait à un taux d’exploitation optimal de 1/3, soit une période de rotation de 3 ans.

 

II2. Les relations

1) La première relation est une relation de définition du remplacement de la coupe,

Rt = r Qt

où Rt désigne le nombre d’arbres à replanter, et Qt le nombre d’arbres coupés. Le taux r est constant.

2) La deuxième relation est une relation de définition du capital forestier,

Expression dans laquelle:

- Wt et W0 désignent respectivement le capital forestier en t et le capital forestier initial;

- Les sommes entre parenthèses désignent respectivement les quantités exploitées et replantées jusqu’en t.

Ceci s’écrit encore

et finalement

 

 

Dans cette expression, désigne le taux d’exploitation effectif en présence de reboisement. L’on a en effet:

3) La troisième relation est une relation de définition du bénéfice social net procuré par l’exploitation énergétique du bois,

où:

- U(Q) désigne l’utilité sociale du bois de feu. Cette utilité est définie, dans le contexte de l’étude, comme la somme des revenus des producteurs de bois de feu, et des services de consommation et de production rendus par le bois dans les différents usages. Il s’agit de la cuisson des aliments, de l’éclairage, du chauffage, de l’artisanat (forges en particulier), du repassage, de la restauration informelle aux abords des rues, de certaines préparations spéciales (bière de mil, de maïs, ...).

- Cs désigne le coût social du bois. Ce coût inclut les coûts environnementaux (coûts de reboisement en particulier), les coûts d’opportunité mesurés en termes de rendement comparé des usages alternatifs du bois (bois d’oeuvre en particulier) et des substituts du bois dans les usages énergétiques (gaz, pétrole et électricité notamment)

U(Q) mesure la somme des flux d’utilité Pt (q), q désignant le flux de production de bois. l’on a ainsi:

II3. La résolution

Le problème revient donc à maximiser

sous la contrainte d’équilibre écologique w = w o , ou Qt = Rt en termes de remplacement.

Le lagrangien s’écrit:

ou encore:

En annulant les dérivées partielles, l’on obtient:

La première relation donne:

ou encore, sachant que

,

 

 

où l (t) est un multiplicateur de Lagrange fonction du temps, jouant le rôle d’un coefficient de proportionnalité entre le prix d’équilibre et la contrainte de ressource.

 

CONCLUSION

L’on peut résumer comme suit les caractéristiques essentielles du modèle théorique du prix d’équilibre du bois de feu au Cameroun:

1) A l’équilibre le taux d’épuisement (m ) des ressources en bois est égal à 1. C’est le taux qui assure la compatibilité entre le cycle de régénération des ressources et le rythme de rotation.

2) En l’absence de reboisement, c’est-à-dire dans l’hypothèse d’une exploitation privée d’une forêt domaniale, le prix d’équilibre du bois de feu est égal à son utilité marginale pour l’exploitant.

3) En présence de reboisement, c’est-à-dire dans l’hypothèse d’une exploitation publique, le prix d’équilibre du bois de feu est égal à son utilité sociale, définie comme la somme des revenus des producteurs de bois de feu, et des services de production et de consommation rendus par le bois de feu.

Les implications de ce modèle théorique pour la politique de reboisement sont les suivantes:

1) le prix du bois de feu est une fonction décroissante de la période de rotation (T). l’on peut en effet poser que U’(Q) = l (t)[ 1- (Rt/Wt).T] , c’est-à-dire que l’utilité marginale sociale du bois est d’autant plus grande que la période de rotation T est courte. Ceci met en évidence l’intérêt des essences à croissance rapide dans les opérations de reboisement.

2) Le modèle fournit un critère de compatibilité entre l’équilibre économique et l’équilibre écologique (m =1). la crise du bois de feu apparaît dans le modèle comme l’expression du conflit entre ces deux équilibres. Le bois est en effet à la fois une source d’énergie et de revenu pour les ménages, et un facteur de régulation de l’écosystème.

3) Le modèle fournit aussi un critère de gestion intégrée des différentes filières de bois, par des approvisionnements de soudure des zones de surexploitation (m > 1) à partir des zones de sous-exploitation (m < 1), pour appuyer les opérations de reboisement dans les premières, sans rupture de l’équilibre écologique dans les secondes.

 

REFERENCES

1. Njomgang, C. L’évaluation des énergies traditionnelles au Cameroun. Yaoundé : Institut des Sciences Humaines, 1989 ; 82 p.

2. Njomgang C.  La crise des énergies traditionnelles: La recherche du prix d’équilibre dans le cas du bois de feu au Cameroun. Actes du Premier Colloque International Georges Walter Ngango Yaoundé, 26-28 février 2001 (à paraître).

3. Ministère des Mines, de l’Eau et de l’Energie / ESMAP. Plan Energétique National. Etude de la stratégie de l’énergie domestique au Cameroun. Yaoundé : Working papers N°s1 à 5, 1991.

4. Njomgang C. La substitution au bois de feu dans un système dualiste : le cas de quelques villes de la zone soudano-sahélienne du Cameroun. Liaison Energie – Francophonie 1993; 18 : 22-5.

5. Ministère du Plan et de l’aménagement du Territoire. Etude des besoins en bois de feu de la ville de Garoua. Yaoundé, 1985.

6. Karsenty A. Les instruments économiques de la forêt tropicale : Le cas de l’Afrique Centrale. Paris : Maisonneuve & Larose, 1999 ; 147 p.

7. Ministère de l’Environnement et des Forêts / GTZ / PNUD. Plan National de Gestion de l’Environnement (PNGE). Conservation, gestion et valorisation de la biodiversité et des ressources forestières. Yaoundé: 1995.

8. Agence Française pour la Maîtrise de l’Energie (AFME) / Centre Technique Forestier Tropical (CTFT). La filière bois énergie au Cameroun : Situation actuelle et perspective. Paris, 1991