Directeur de recherches au CNRS,Montpellier, France Membre des Académies des sciences d’Italie et de Russie
J’ai vécu les 30 dernières années de ma vie selon les concepts et les actions du développement durable. On en parlait bien avant le Sommet de Rio sur l’environnement et le développement en 1992. On en parlait déjà, par exemple vers la fin des années 1960, pendant le processus de préparation de la Conférence de Stockholm sur l’environnement de l’homme en 1972.
Lorsqu’on vit pendant une si longue période selon une idée et une action, on vit aussi toujours - et inévitablement - des querelles, des désillusions, des incompréhensions et des agacements. J’en ai vécu en ce qui concerne l’évolution de la pensée et des interprétations du développement durable. Rassurez-vous, la confiance et la compréhension ont été rétablies entre le développement durable et moi. Elles sont revenues surtout lorsque j’ai constaté la force, la vitalité, la viabilité, l’applicabilité, et le pouvoir d’entraînement et de persuasion de ce concept, sur le terrain, dans des projets concrets de développement de par le monde, que j’ai vécus moi-même intensément et que je continue à vivre ainsi, avec des communautés locales, des peuples autochtones et parfois même des multinationales.
Je suis un empirique, je ne crois pas aux dogmes idéologiques, moins encore aux slogans à la mode. Je suis inspiré et motivé plus par le doute que par les certitudes. D’ailleurs, c’est le propre de la recherche scientifique, de la quête du nouveau, de l’innovation. Mes propres idées et conceptualisations, mes propres convictions et les résultats de mes recherches n’ont pas grande valeur pour moi, si je ne peux pas constater moi-même qu’elles ont une existence propre et réelle en dehors de moi, qu’elles sont compréhensibles, viables et applicables par les autres, sur le terrain, dans la vie réelle de tous les jours, en faisant face à des situations concrètes, en appliquant le principe qui m’est le plus cher et qui est le principe du réalisme. C’est donc le terrain et les gens qui l’habitent qui m’ont rendu la conviction que le développement durable peut devenir applicable, qu’il l’est déjà dans plusieurs circonstances, lorsque les " conditions gagnantes" peuvent s’imposer.
Ma confiance dans le caractère opérationnel et l’effet d’entraînement du développement durable avait été assez ébranlée, il faut bien que je l’admette, par certaines grandes messes institutionnelles, par le formalisme et l’hypocrisie de certains administrateurs, par la récupération du terme à des fins qui n’avaient que de lointains rapports avec les objectifs initiaux, par l’opportunisme intellectuel - le désir d’être toujours "politiquement correct", dans un souci de faire carrière en suivant toujours le courant - d’une partie de mon propre milieu, les académies et les universités.
Avant de parler de réalisations concrètes et vécues en développement durable, des nouveaux outils, ouvertures, approches et occasions qui nous amènent vers ce développement, et du contexte général qui peut le favoriser et le promouvoir, "les conditions gagnantes ", permettez-moi donc de vous présenter aussi mes incompréhensions et mes doutes vis-à-vis du développement durable.
D’ailleurs si, après plus de 30 ans de discussions sur le développement durable, et 10 ans après que les pays ont accepté officiellement de l’appliquer, l’idée et l’action entourant le développement durable sont encore si loin de la pratique de tous les jours, il paraît évident qu’il existe des faiblesses intrinsèques. J’ai recensé et présenté moi-même jusqu’à 24 objections dans des discussions et débats sur le développement durable dans un contexte décisionnel ou académique.
Je me limiterai ici à un petit nombre d’entre elles.
• En premier lieu, les deux termes, "développement " et "durable ", sont assez incompatibles entre eux dans la théorie, la méthodologie et souvent aussi dans la pratique. Le développement est une notion dynamique, de système ouvert et en mouvement, à comportement non linéaire, en état de non-équilibre, peu déterministe, avec des fluctuations, des surprises (au sens technique du terme), des hauts et des bas, des événements extrêmes, voire catastrophiques, avec enfin un comportement de type chaotique. Le durable évoque par contre une notion de stabilité, d’équilibre, de linéarité dans sa progression et ses tendances, de prévisibilité, typique plus des systèmes fermés que des systèmes ouverts.
Ceux-ci, les systèmes ouverts, représentent la réalité de ce monde. Ils l’ont toujours représentée, et de plus en plus avec la mondialisation et surtout l’avènement de la société de l’information. Les frontières politiques, administratives, territoriales, écologiques, biogéographiques, génétiques, culturelles, même en admettant qu’elles aient vraiment existé de la manière fixiste que quelqu’un imagine encore ou a imaginé, sont devenues plus perméables, ont même été bouleversées ou ont changé, et changent sans cesse, de limites et de repères. Elles peuvent s’imbriquer les unes dans les autres et s’enrichir mutuellement.
• Deuxièmement, on a trop mis l’accent, au moment du lancement du concept de développement durable, sur les ressources naturelles locales, solidement en place, bien délimitées et à circonscrire, sur la possibilité de les stabiliser, de les geler pour les offrir telles quelles aux générations futures. Et elle est même amusante, la prétention que l’on a de s’arroger le droit de représenter les générations futures, ne pouvant représenter les générations actuelles.
Or, le concept même de ressource est de caractère éminemment anthropocentrique et change dans l’espace et dans le temps. Ce qui est, a été ou sera une ressource pour quelques-uns, ne le sera plus ou pas nécessairement pour les autres. Et les ressources bougent, depuis la nuit des temps, par le commerce, qui a été la plus ancienne, la plus importante et la plus déterminante des innovations et des adaptations de l’homme face à l’hétérogénéité, dans l’espace et dans le temps, des ressources, pour accroître ainsi la durabilité du développement, sa " soutenabilité ".
Comment ne pas se référer aux navigations des Phéniciens, au commerce des Grecs et des Arabes, aux grandes caravanes de dromadaires et de chameaux dans les déserts du monde, à la route de la soie et des épices, même au commerce des anciens Polynésiens en dépit d’énormes distances entre les îles ? Par exemple, les échanges entre Madras, au sud de l’Inde, et la Méditerranée, pendant la période hellénique et romaine, ont été plus importants et déterminants qu’à présent, en pleine ère de mondialisation. Et avec les ressources bougent et migrent les hommes, et de plus en plus, sans parler des capitaux et de leurs expressions virtuelles, qui étaient déjà à la base de la civilisation phénicienne, grecque, vénitienne, islamique, chinoise, indienne.
C’est vrai que le concept de développement durable a évolué beaucoup, et continuera d’évoluer, depuis cet accent initial mis sur le seul environnement naturel. Les considérations économiques, sociales, politiques et géopolitiques, décisionnelles et organisationnelles, historiques et surtout culturelles prennent de plus en plus la place qui leur correspond dans la formulation et la pratique du développement durable.
D’ailleurs, une simple vue d’ensemble des conditions effectives de développement des divers pays et régions du monde montre que ce sont les ressources humaines, leur autonomisation et l’innovation permanente, et non plus les ressources naturelles disponibles localement, qui constituent les forces déterminantes du développement actuel. C’est l’adaptation culturelle au changement, ou, pour mieux dire, à des changements successifs, continuels et intrinsèquement imprévisibles, qui est à la base du développement durable, de la "soutenabilité". Les outils et les conditions préalables pour parvenir à cette capacité d’adaptation de la culture humaine à un changement permanent sont encore plus mal répartis dans le monde que les mêmes ressources naturelles. D’où la brèche qui se creuse de plus en plus entre pays et surtout, fait nouveau, à l’intérieur de chaque pays.
• Troisièmement, on a souvent confondu, parfois intentionnellement, le développement durable en tant que modèle de rechange de société, qu’idéologie, et le développement durable en tant que démarche opérationnelle et de terrain pour aboutir à des conditions de développement relativement plus stables. Je n’ai rien contre le développement durable comme nouvelle idéologie politique, mais dans ce cas, il faut qu’il soit traité dans l’arène qui lui correspond, celle du débat d’idées, de la confrontation politique et démocratique, des élections.
En tant qu’idéologie, le développement durable a nécessairement soif d’absolu, de simplification, d’opposition entre le bien (ce type de développement) et le mal (les autres développements). Il prêche et donne des leçons, il ne peut pas ne pas tomber dans des schémas manichéens, de blanc et de noir - mais c’est le gris qui est la réalité du monde. Il évite de regarder de trop près les réalités du terrain, car il risque d’être démenti par les faits. Cette tentation de faire le bien absolu, de découvrir des solutions définitives, parfaites et bonnes pour tout le monde, conduit souvent à des intolérances, à des dogmatismes, à la négation ou l’ignorance de la prodigieuse diversité des cultures et de leur droit d’évoluer de la façon qui leur est propre.
Cependant, lorsque l’on considère le développement durable comme une démarche concrète, responsable et destinée à répondre aux aspirations légitimes et pressantes des populations et des communautés, aspirations et demandes formulées et requises pour aujourd’hui même, et non pas pour un futur plus ou moins lointain quand l’état du monde et des sociétés aura peut-être changé, la démarche prend une allure toute différente. Il s’agit alors de faire du bricolage dans le sens le plus noble du terme, un peu comme le "bricolage de la nature" qui a été et est encore la force et l’essence de l’évolution biologique, qui a créé la diversité des gènes, des espèces et des écosystèmes.
Le bricolage implique la nécessité d’être spécifique, d’avoir de l’initiative et un objectif précis, d’utiliser les potentialités et les éléments dont on dispose, et de ne pas se forcer à imiter ce que font les autres. Les solutions de ce bricolage universel, tout comme il est arrivé à l’évolution biologique et à l’évolution culturelle au cours de l’histoire de la nature et de l’homme, ne peuvent qu’amener à la diversité et à l’innovation.
Il s’agit d’analyser soigneusement et sur le terrain ce dont on dispose et pourra disposer, en termes de ressources naturelles, de ressources humaines et de ressources technologiques, et de faire pour le mieux, sans préjugés et par approximations successives, par interactions constantes entre tous les acteurs, les intéressés, par la conviction, l’exemple et la démonstration, et non pas par l’imposition ou le terrorisme intellectuel.
Il s’agit d’obtenir un développement au moins un peu plus stable qu’auparavant, plus stable que celui du pays ou de la communauté voisine, qui sont partis de conditions semblables. C’est le royaume des solutions relatives, bonnes par comparaison concrète avec d’autres solutions moins valables. C’est n’est plus le royaume de l’absolu, c’est presque sa négation. Ce n’est pas la "pensée unique"; elle ne peut qu’être plurielle, étant axée sur la diversité et sur une histoire qui ne finira jamais. C’est comme faire de la recherche comparative, mais une recherche dont le champ d’expérimentation est la vie réelle, qui comprend autant les hommes, avec la diversité de leurs cultures et de leurs aspirations, que les écosystèmes et les ressources.
Ne pouvant pas comparer, dans ce contexte un peu politique, le cas macroscopique des bonnes et mauvaises stratégies suivies par certains pays que je connais, je me limite à citer ici le cas assez exemplaire et plutôt inhabituel de la Polynésie française.
Elle représente - dans son énorme diversité de situations - mon microcosme et mon jardin expérimental pour tester tout genre d’action sur le développement durable. Le niveau de vie de la Polynésie est devenu très élevé (se situant entre celui de l’Australie et celui de la Nouvelle-Zélande), tout ceci accompagné d’une extraordinaire renaissance de la culture et de la langue polynésienne, et d’une plus grande prise de conscience des problèmes de l’environnement (à l’exception de peu d’îles, comme Tahiti ou Bora Bora). Or, chaque archipel, voire chaque île de la Polynésie (au moins les 28 îles que j’ai étudiées et suivies) a sa propre politique particulière de développement, ses propres aspirations, ses propres filtres culturels locaux vis-à-vis des forces globales de la mondialisation et de celles du tourisme international.
C’est, encore une fois, tout le contraire de la fameuse "pensée unique" quant au développement et à la société. On trouve, dans quelques-unes de ces îles, plusieurs des meilleurs exemples de vrai développement durable, à la fois du point de vue énergétique (énergie solaire), hydrologique (systèmes de captation d’eau pluviale) et de la puissance de la beauté absolue. Presque toujours, il s’agit de démarches différentes et spécifiques de "bricolage", dans le sens noble et constructif que j’ai donné à ce terme. Bien sûr, l’expression " développement durable" et même le terme "écotourisme" ne sont jamais évoqués dans ces lieux et ne seraient même pas compréhensibles pour ces populations locales.Mais pourquoi devraient-ils l’être? La démarche est tellement proche de celle qui correspond aux traditions et aux actions actuelles de ces populations qu’elle n’a pas besoin d’être qualifiée par des adjectifs inutiles.
• Quatrièmement - mais ce n’est pas la faute du développement durable lui-même - la plupart des recherches appliquées sur l’environnement et le développement durable ne débouchent pas sur des applications, et ceci pour des raisons inhérentes.
Ces recherches sont hors contexte, et la plupart des chercheurs ne connaissent pas la nature des processus décisionnels. Pas plus de 1% de ces recherches appliquées débouchent sur quelque chose de concret - bien que la proportion soit beaucoup plus élevée pour les recherches en énergie et en hydrologie. Pour ce type de recherches, l’ex-Ministre français de la Recherche, René Curien, et moi-même avons forgé l’acronyme RANA (Recherches Appliquées Non Applicables).
Le terme est encore plus juteux en italien, car rana, c’est la grenouille, qui se gonfle et se gonfle pour se donner de l’importance, mais qui, en fait, ne représente pas grand-chose. C’est la crise de la pertinence d’institutions fondamentales de la société, le choc de l’inadaptation institutionnelle vis-à-vis de la transition en cours, qui dépassent les universités pour s’étendre aussi à des parties de l’État et de grandes entreprises.
• Enfin, il y a bien des petites choses qui me gênaient dans l’utilisation de l’expression de "développement durable", et que je vous livre pêle-mêle: l’utilisation du terme en tant qu’alibi, pour démontrer que l’on est en train de faire quelque chose de nouveau, alors que rien n’a changé; l’abus du terme et la dispersion de la qualification "durable" ou "soutenable", un peu comme du persil, dans des documents déjà faits et immuables, aux Nations Unies, auprès de grandes entreprises et de multinationales, dans des ministères, pour être "politiquement correct" ou opportuniste, sans bien comprendre ce que l’on fait, et comme solution de facilité, presque comme une imposture.
Tout ceci peut représenter une vraie stimulation à l’inaction et au statu quo. La dérive aussi vers la démagogie, la banalité et l’irréalisme de certaines propositions, la fuite en avant vers l’utopie du futur ou le retour en arrière vers l’idéalisation du passé, et tout ceci pour ne pas faire face aux réalités du présent. C’est trop dangereux de les affronter; on pourrait se tromper, et les personnes concernées se rendraient bientôt compte de l’incompétence subjacente.
La possibilité d’être gagnant dans une action de développement durable dépend d’un certain nombre de conditions. D’ailleurs, le mot "gagnant" pourrait impliquer qu’il faudrait aussi avoir ou produire des perdants, dans un jeu de compétition à somme zéro par rapport à la création de valeurs. C’est le contraire qui est vrai, car la condition gagnante principale de ce développement, en termes économiques, sociaux et éthiques, est la solidarité (et la tolérance).
En plus de celle-ci, je voudrais subdiviser les conditions gagnantes en trois catégories : 1. Avant tout, savoir se placer dans le vrai contexte de la situation actuelle, et non pas donner des batailles d’arrière-garde; 2. Utiliser pleinement les nombreux outils nouveaux qui sont apparus dans un foisonnement d’innovations, considérer toujours les nouvelles ouvertures et les nouvelles opportunités qui se présentent - et qui dit opportunité implique nécessairement et inévitablement un niveau de risque presque équivalent à éviter; 3. Ne pas négliger les trois conditions de base dans un monde imprévisible, ouvert et peuplé de populations assoiffées d’une ardente aspiration pour une participation toujours plus active, et de relations de proximité effectives et responsables.
Il s’agit de la diversification dans toutes ses formes, de la connectivité ou de la capacité de communiquer, de créer et maintenir des liens, et de l’autonomisation constante des gens, de plus en plus habilités à réaliser des choses eux-mêmes, disposant de tous les instruments, des connaissances et du pouvoir nécessaires à cette fin, et capables de s’en rendre compte et d’agir en conséquence.
C’est le local empowerment des auteurs anglais, el empoderamiento des auteurs espagnols.
Le mot français "habilitation" ne rend pas tout à fait le même sens qu’empowerment. Il a une connotation plus paternaliste, unidirectionnelle et verticale, tandis que l’empowerment suppose une interaction constante et transversale, bidirectionnelle, sans complexes, pleine d’espérance et d’initiatives. (On parle aussi de l’appropriation de ses pouvoirs.)
Le contexte qui marque d’une façon indéfectible la situation actuelle est donné assurément par la transition postindustrielle, le passage et le relais de la société industrielle à celle de l’information, tout comme la fin du XVIIIe et le début du XIXe avaient été marqués par le passage de la société agraire à la société industrielle. J’ai beaucoup écrit sur cette transition, et elle est tellement complexe, que je n’en pourrais pas dire plus ici. Seulement un fait marquant: la concentration de la population active, des capitaux et des investissements ne porte plus sur des activités industrielles, moins encore sur des activités agricoles, mais sur des activités de services. Dans une société bien développée, 2 à 6% de la population active se retrouvent à présent dans les activités agricoles, contre 10 à 20% dans les activités industrielles, et le reste, 70 à 80%, dans les services. Ceci change complètement les schèmes du développement - ceux aussi, en passant, de la lutte syndicale, qui est de plus en plus importante, mais sur des bases plus interactives.
Par exemple, avant les attentats du 11 septembre 2001, à New York, le tourisme international, en tant que service, représentait le secteur économique le plus important dans le monde - et il reprendra probablement son rang. Il venait avant l’industrie de l’automobile, les technologies de l’information, les produits chimiques, les produits agricoles, le pétrole, les technologies de la communication, les textiles et les produits miniers. En outre, en termes de commerce international, les technologies et services de l’information et de la communication - au sens large - représentent à elles seules plus que la somme de l’industrie automobile, de l’agriculture et des textiles, les symboles mêmes des sociétés antérieures.
Ce passage aux services est aussi extrêmement rapide dans certaines sociétés postcoloniales, les îles de la Réunion ou Maurice par exemple, où cette transition est particulièrement spectaculaire.
Il faut souligner que "société de l’information" ne veut pas dire seulement, ni même fondamentalement, une plus grande utilisation des ordinateurs et du réseau Internet. C’est tout le système d’information qui est transformé avec d’énormes répercussions sur l’organisation de l’entreprise, surtout des petites et moyennes entreprises, sur les systèmes d’éducation et de formation permanente, même à distance, sur les systèmes de participation et de connexion de tous les acteurs en jeu. L’information est devenue bidirectionnelle, donc active (ou interactive) ; elle se diffuse par des réseaux transversaux ou horizontaux, en surmontant les clivages classiques, les cloisonnements de la verticalité et les hiérarchies dans le passage de la communication. Cette nouvelle transmission de l’information laisse une place beaucoup plus importante aux initiatives individuelles, à celles de populations locales, de petites communautés et de petits entrepreneurs à taux élevé d’innovation.
Même le niveau de pauvreté (d’un pays ou d’une population) est défini à présent par le manque d’accès à l’information. Accès ne signifie pas seulement capacité de recevoir de l’information, mais aussi de pouvoir la transmettre librement, de se connecter à travers l’information pour pouvoir augmenter la force et la représentativité d’un groupe, étendre le spectre des initiatives.
Outre la révolution numérique, il y a, dans cette société de l’information, une révolution biologique et génétique. Les biotechnologies médicales, industrielles et agricoles ont une portée et des prospectives encore plus grandes.
Je prends l’exemple de ma propre région, le nordest de l’Italie, un peu ce qui était la République de Venise et qui est passée, en une vingtaine d’années, d’une région agricole pauvre et marginale, fortement subventionnée par la Commission Européenne, à la région la plus riche d’Europe, toute axée sur les services, l’information, les biotechnologies et la haute technologie de précision, sans pour autant perdre sa structure familiale et son implantation avant tout rurale.
L’autre contexte que l’on ne peut pas ignorer - en bien ni en mal - est celui de la mondialisation. J’y travaille - dans la conceptualisation, dans l’action et dans la régulation - depuis une douzaine d’années, depuis que la conjugaison de trois facteurs principaux, la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, la libéralisation des marchés par les accords du GATT, et la montée de l’information numérique, le BIG (Berlin, Information, GATT), a déclenché ce phénomène dans toute son ampleur.
Cela vous surprendra, mais j’attache à la mondialisation et à ses effets une importance moindre qu’à l’avènement de la société de l’information. Ce dernier est un changement de nature profondément structurelle, qui nous marquera durant des dizaines et des dizaines d’années. La mondialisation, par contre, est un phénomène éminemment conjoncturel.
Et il y a eu tellement de "globalisations" et de mondialisations, dans l’histoire de la Terre et de l’humanité.
La rencontre des Deux Mondes et la période des Grandes Découvertes, même la Belle Époque au début du XXe siècle, ont été des mondialisations qui ont eu des répercussions bien supérieures à ce que l’on vit maintenant et qui nous stimule et nous agace à la fois. Dans une approche historique, les "globalisations " sont comme des pulsations cycliques entre des périodes de cloisonnement (les États-nations, tout récemment) et des périodes d’expansion.
Même les événements du 11 septembre 2001 ont donné un fort coup d’arrêt à la mondialisation en cours, surtout dans ses aspects irrationnels de pensée unique ou de nouvel ordre économique à suivre d’une manière presque identique pour tous les pays du monde, quels que soient leur culture, leur histoire et leur niveau de développement. Évidemment, cette mondialisation a pris des caractères très idéologiques, d’un côté comme de l’autre, mais mondialistes et antimondialistes appartiennent, de la même manière, au même titre et avec les mêmes moyens et les mêmes outils, à la société de l’information.
Il se crée, entre la mondialisation et les stratégies de la plupart des pays, un étrange décalage. Tous les pays du monde, à deux ou trois exceptions près, axent leur économie sur la mondialisation. En dépit des nuances linguistiques ou rhétoriques des divers gouvernements, c’est bonnet blanc et blanc bonnet.
Cependant, très peu de pays font quoi que ce soit de concret pour que leurs citoyens aient vraiment la possibilité de comprendre et de s’adapter aux nouvelles conditions, parfois très dures, et en tout cas assez imprévisibles et très mobiles, requises pour une adaptation active et participative à la mondialisation.
Comme si le facteur humain ne comptait guère.
Il y a, dans tout cela, une certaine hypocrisie de la part de quelques gouvernements. Et ces mesures existent : une formation permanente - tout au long de la vie - et appropriée pour se recycler dans des activités de service, des aides conséquentes pour lancer des initiatives personnelles, des assurances contre les risques de telles reconversions, une information autocritique et qui ne tombe pas systématiquement dans la démagogie et la simple culpabilisation des autres pour tout ce qui se passe.
Quant aux outils, aux ouvertures opérationnelles, aux nouveaux accès et aux nouvelles opportunités qui nous sont offerts, et avec lesquels je travaille sur le terrain et un peu partout dans le monde en quête de développement durable, ils appartiennent à cinq catégories :
1. L’accès à l’information numérique et à sa nouvelle interactivité, à son énorme pouvoir de stimulation et d’acceptabilité, surtout auprès des populations pauvres, marginalisées, isolées ou fragmentées à l’intérieur de leur propre contexte culturel ou de leur propre pays.On peut ainsi parfois vaincre le cycle infernal de la pauvreté.
2. L’accès à l’information biologique et génétique, aux biotechnologies, ce qui n’est pas autre chose qu’un type, pas tellement nouveau, de gestion et d’utilisation par l’homme de la biodiversité. C’est la diversité naturelle, la biodiversité, comme ressource et comme service.
3. L’accès à l’information culturelle et relationnelle, la valorisation de la diversité culturelle comme ressource et comme service. Dans le monde actuel, tellement mobile et ouvert, c’est le tourisme international qui a la forme la plus intense, potentiellement, parfois la plus explosive et dangereuse, mais aussi la plus prometteuse, d’échanges et de compréhension culturels entre les peuples.
4. L’accès à l’information économique du commerce international, la plus vieille des adaptations de l’homme, mais qui peut aussi devenir - faute de régulations - la plus perturbatrice des activités humaines.
5. L’accès à l’information et à l’innovation technologique.
Ici je me réfère surtout à des technologies qui s’appuient sur la proactivité (intervenir au début du cycle de production et d’élaboration, pour éviter autant que possible de générer des déchets), sur le qualitatif et le non-irréversible (par exemple, les énergies renouvelables), sur la petite échelle et la précision (voire l’agriculture de précision ou, dans un autre registre, les informations satellitaires).
Pour chacun de ces " accès ", je donnerai des exemples concrets tirés de mes propres expériences sur le terrain, car c’est un peu comme pour les sciences naturelles: rien ne remplace l’intuition, l’instinct de perception et de captation des réalités de terrain qu’a un bon naturaliste, qui aime le contact direct avec les choses, avec les espèces et avec les personnes - quelque chose, en passant, qui est en train de se perdre dans nos Facultés de sciences naturelles.
Il faut beaucoup de terrain et de contact avec les gens - toujours du terrain et sans cesse du terrain - pour savoir comment utiliser ces instruments, dans quelles conditions spécifiques on peut le faire, quelles sont les personnes qui peuvent comprendre, avoir confiance et apprécier ces instruments.
Car il faut bien le dire, il y a presque une correspondance totale entre l’ampleur des opportunités (ou occasions) offertes par ces accès à différents types d’information et l’ampleur et le danger des risques qui les accompagnent. Ce sont presque les deux faces de la même médaille. C’est pour cela que la compréhension et la gestion du risque sont devenues un aspect déterminant et indispensable, non seulement des applications, mais aussi de la recherche ellemême.
Je parle de gestion du risque, de contrôle du risque, mais non pas de l’élimination totale du risque.
Même si cela était possible dans la vie réelle, cela équivaudrait à l’élimination, en même temps, de toute occasion d’évoluer, à l’anéantissement de toute opportunité, à la stagnation d’une société et à l’extinction progressive d’une culture.
Au sujet de ces cinq accès ou ouvertures à l’information, je ne peux être que très schématique. Un ou deux exemples concrets par rapport à une panoplie de possibilités.
Pour ce qui est de l’accès à ce nouveau type d’information numérique, bidirectionnelle et interactive, disponible presque en tous lieux, stimulante d’initiatives et d’autonomisation, même à distance, il jette un éclairage nouveau sur les rapports entre les villes et les milieux ruraux. Ceux-ci se dépeuplent et se désertifient, surtout par manque d’occasions et d’information. Or, l’information devient disponible dans l’espace rural presque dans les mêmes conditions et au même prix que dans les villes. Une nouvelle colonisation du milieu rural devient possible, pas tellement par des activités agricoles - ou dans ce cas par une agriculture de haute qualité, d’origine contrôlée, de haut prix -, mais par l’introduction des secteurs secondaire et tertiaire dans ce milieu, en profitant aussi d’une meilleure qualité de vie. C’est la nouvelle "révolution rurale ", porteuse de diversité, tandis que - par contre - la "révolution agricole" avait entraîné à l’industrialisation de celle-ci et l’homogénéisation du milieu. L’exemple que j’ai donné du nord-est de l’Italie correspond à cela.
Dans le cas de pays pauvres, c’est presque émouvant de constater l’éveil - des initiatives, des espérances, un renouveau culturel, de nouvelles formes d’action et de développement - lorsque cette information arrive dans des villages indiens pauvres, comme dans le triangle Madras-Bangalore- Hyderabad, avec un rôle fondamental et une maîtrise toute particulière de l’outil et des objectifs, de la part des femmes. Dans ces cas, des systèmes simples de microcrédit et de microcapitalisation accélèrent le mouvement d’autonomisation, d’appropriation des pouvoirs pour définir et contrôler sa propre destinée, et réaliser ses propres aspirations.
Toujours dans le même esprit et avec les mêmes moyens, il faut souligner l’extraordinaire renaissance culturelle, couplée souvent à un développement économique très fort, d’îles ou de montagnes éloignées, fragmentées, marginalisées, dépendantes de pays divers, mais unies par une même culture et une même aspiration de développement et de qualité de vie.
L’accès à cette information et l’élargissement des échelles qui en résulte peuvent transformer une région géographique en un grand territoire culturel et économique, même lorsque ses frontières et ses communications ne sont que virtuelles. On peut constater le même genre de phénomène dans des régions arctiques et andines : l’union par l’information de peuples séparés et fragmentés, mais soudés par une même culture.
Quant à l’information génétique, les aspects les plus importants sont les aspects industriels, pharmaceutiques et médicaux. Quant aux applications agricoles et transgéniques, vous serez peut-être horrifiés et scandalisés d’apprendre que j’utilise parfois, moi aussi, ces cultures dans certains projets de développement.
Il faut savoir prendre des décisions douloureuses et trancher entre deux risques: le risque très présent d’appauvrissement du sol par excès de fertilisants minéraux et de pesticides, de pollution des eaux superficielles et surtout des nappes phréatiques utilisées aussi pour l’approvisionnement en eau potable, et le risque d’envahissement biologique par une nouvelle variété génétiquement modifiée. Il y a aussi le risque d’uniformité biologique croissante, provoqué par certaines multinationales des semences.
Mais quelle occasion de monopole on leur offre lorsqu’on délaisse ou boycotte les recherches nationales sur les biotechnologies, qui peuvent constituer le meilleur atout en tant que source de diversification, même commerciale ! Dans certaines zones de la province de Rosario et du Paraná en Argentine, le printemps n’est plus silencieux comme celui décrit par Raquel Carson, mais le printemps est bien revenu, avec les insectes, les chants des oiseaux, l’apparition des oiseaux rapaces, voire des renards, sans compter les poissons du fleuve Paraná.
Et le printemps a réapparu grâce aux cultures transgéniques, mêmes plus rentables et compétitives, et aux systèmes de semis direct, sans labourage. La faune et les microbes du sol connaissent un nouvel essor (c’est mon propre domaine), et la substance organique du sol s’est accrue considérablement, avec un effet important aussi comme puits et réservoir de CO2. Et que répondre à un paysan pauvre qui voudrait avoir des semences et des cultures plus résistantes à la sécheresse? De souffrir des années de disette en attendant que la domination de certaines multinationales soit surmontée? Pour ce qui concerne l’information relationnelle ou culturelle, j’ai déjà dit - et ceci aussi risque de vous surprendre - qu’elle renvoie surtout au tourisme. Le tourisme a été défini, par l’UNESCO, comme le facteur potentiellement le plus important d’échanges culturels dans le monde, en plus de représenter le secteur économique qui connaît la plus forte expansion et d’être la source de plus de 50% des transferts de capitaux vers le pays du Sud. Bien sûr, il y a également peu de secteurs économiques qui soient aussi peu durables et source d’uniformité que certaines formes de tourisme de masse. Par contre, les exemples les plus beaux et les plus marquants de développement durable, je les ai développés et rencontrés précisément dans des activités touristiques de moyenne et de petite taille, avec un engagement total des populations locales et surtout l’éveil de l’esprit d’entreprise.
Il y a des exemples pas seulement dans des régions lointaines et nouvellement ouvertes au tourisme, mais aussi dans des endroits très touristiques, comme dans les îles Canaries (Palma et Hierro, qui contrebalancent les excès négatifs de Grande-Canarie et de Tenerife).
La Polynésie, les Andes, l’Arctique, la Patagonie, plusieurs parties de l’Afrique et de l’Amérique latine, des cantons des Alpes suisses et autrichiennes, des zones de l’Inde et de la Thaïlande, de l’Australie ou l’île de Pâques sont autant d’endroits où les succès du développement durable et les aspects favorables se multiplient, toujours accompagnés d’une vraie renaissance culturelle, voire linguistique. La diversité biologique et la diversité culturelle sont ici la ressource.Des systèmes de microcrédit et de microcapitalisation, très communs surtout dans le sous-continent indien, aident beaucoup.
Mais probablement l’information qui aide le plus au développement durable est l’information économique fournie par le commerce international. Nous pensons ici à un développement durable qui remonte à la nuit des temps et qui était aussi axé sur les échanges. Par le commerce international, bien sûr, dans la mesure où il est régi par des régulations équitables, et ce n’est pas toujours ou pas souvent le cas, on peut casser les systèmes de subventions perverses ou les objectifs d’aboutissement à tout prix à une sorte d’autosuffisance alimentaire nationale ou régionale.
La plupart des subventions sont perverses, car elles ont aidé, en général, à favoriser le milieu urbain par rapport aux milieux ruraux, ou à donner des primes aux agriculteurs les moins innovants, à ceux qui créent le moins de valeur ajoutée et même à ceux qui ont une action plus néfaste sur l’environnement.
Particulièrement perverses sont les subventions à l’exportation de la Commission Européenne (mais aussi des États-Unis et du Japon), car elles pénalisent, parfois d’une manière déterminante, le développement de pays du Sud ou de l’Europe de l’Est.
Quant à l’autosuffisance alimentaire, elle a forcé des écosystèmes agricoles fragiles à fournir des denrées contre leurs propres aptitudes et potentialités de production, en extrayant des produits qui ont contribué à éroder les sols, surtout sur les pentes, à puiser à l’extrême le peu d’eau disponible, des produits qui, en outre, reviennent beaucoup plus chers que les produits d’importation analogues. L’extrême diversification du Chili, de l’Afrique du Sud et de la Nouvelle-Zélande au profit des produits d’exportation, souvent vers l’autre hémisphère, en délaissant des cultures de prix bien moindres et pour lesquelles les écosystèmes locaux n’avaient aucune aptitude, est un bon exemple de développement durable réussi et axé sur le commerce et la diversification.
Enfin, en ce qui concerne l’information technologique, j’attache une importance toute particulière aux technologies proactives, préventives, qui permettent une utilisation presque complète de la ressource, car les déchets éventuels sont pris en compte et élaborés au début même du cycle de production, et non pas rejetés à la fin du processus. Évidemment, on ne parviendra jamais à ne produire aucun déchet, mais on se rapprochera de ce but. La nouvelle génération des industries de traitement de la pâte à papier, qui sont aussi beaucoup plus compétitives, montre jusqu’à quel point on peut réduire la pollution des eaux de rivière, pendant que les entreprises polluantes de la génération antérieure sont progressivement éliminées, et ceci même dans les pays du Sud. Le bassin du fleuve Bio-Bio au Chili en est un bon exemple.
Il faut aussi signaler la très grande importance des technologies qui mettent l’accent sur la qualité des produits, de celles d’extrême précision qui consomment aussi moins d’énergie et de ressources et produisent moins de déchets, voire de l’agriculture de précision. Il y a aussi toute la panoplie des nouvelles techniques, peu consommatrices d’énergie, qui nous viennent de la technologie satellitaire et qui appartiennent, elles aussi, à la société de l’information.On les utilise dans des technologies lourdes, comme l’agriculture intensive, mais aussi dans le positionnement satellitaire pour de simples touristes.
Je reviens aux trois facteurs de base auxquels j’ai fait allusion au début de ce texte, facteurs qui constituent en même temps un fondement et un aboutissement du développement durable: diversification, connectivité et autonomisation (empowerment).
La diversification est la stratégie d’adaptation maîtresse dans les cas de conditions difficilement prévisibles, de systèmes complexes, et ceci dans tous les domaines: l’évolution biologique d’espèces, de gènes ou d’écosystèmes, l’évolution culturelle de paysages, de communautés, de sociétés ou de nations, l’évolution économique d’industries ou simplement de portefeuilles d’actions. Par des indices de la rank analysis, j’essaye d’intégrer tous les aspects de la diversité: diversité biologique des gènes aux écosystèmes, diversité culturelle, diversification des activités économiques par opposition aux monocultures, y compris celle du tourisme, aussi rentables puissent-elles apparaître dans des conditions de stabilité. Diversification, aussi, à l’intérieur d’un secteur déterminé, l’agriculture par exemple; nous voyons la catastrophe à laquelle une agriculture aussi efficace, avancée et moderne que celle de l’Argentine a mené ce pays par son extrême uniformité et sa simplification. Diversification du tourisme surtout - et j’ai bien étudié ce phénomène après le 11 septembre 2001 - qui oblige à une nouvelle réflexion fondamentale sur ce secteur économique.
Quant à la connectivité, elle renvoie à la capacité d’un système d’entretenir des liens, des interactions à l’intérieur de lui-même, les liens sociaux de la famille, de l’école et de l’entreprise, par exemple.Mais la connectivité renvoie aussi à la capacité du système d’établir des liens avec d’autres systèmes, à distance, systèmes qui appartiennent à son propre domaine géopolitique ou culturel, ou systèmes de toute autre origine, trajectoire historique et tendance évolutive.
C’est la cohésion d’un côté, c’est l’ouverture de l’autre.
La durabilité ne peut exister que dans l’ouverture, et non pas dans la fermeture ou le cloisonnement d’un système fermé. Voir par exemple l’histoire de la République de Venise, avec ses 1100 ans de "soutenabilité " (697-1797), qui s’est maintenue par l’ouverture de son commerce jusqu’à l’Extrême-Orient et par le multiculturalisme de sa société, en plus d’un constant effort de diversification.
Enfin, l’aboutissement le plus important, le plus opérationnel de tous, dans la marche vers la durabilité du développement, est l’autonomisation, la possibilité de s’approprier les outils et les moyens pour faire face à des situations inconnues et imprévisibles, la confiance de savoir comment les affronter avec une initiative et une innovation constantes, la réceptivité au changement et son acceptation, la fierté de ses origines et de son identité, qui doit aller de pair avec l’appréciation de l’histoire et de l’identité des autres. Il faut évidemment que tout ceci soit accompagné de mesures concrètes et appropriées de formation permanente, d’habilitation et d’enseignement, fût-ce à distance, de systèmes de microcrédit (pas d’assistanat) pour favoriser les initiatives et en limiter les risques.
Cette conférence sur la francophonie est bien l’exemple de ces trois éléments fondateurs: la diversification des langues et la viabilité des cultures (c’est seulement par une langue propre qu’une culture peut subsister); la connectivité de tous ceux qui partagent des valeurs culturelles, des systèmes de valeurs qui leur sont propres, mais aussi la connectivité et l’ouverture vers les autres, le respect et l’appréciation de toutes les autres cultures. Enfin, la confiance qui porte à l’appropriation de sa propre culture, à son autonomisation où l’on peut trouver les sources du développement, le pouvoir de faire des avancées originales et appropriées.
Les routes qui nous ont menés de Rio à Johannesburg, et surtout leur analyse, pourraient être très enrichissantes.
C’est pratiquement le passage accéléré, une transition beaucoup plus rapide que toutes les transitions antérieures dans l’histoire de l’humanité, d’une société à l’autre, de la société industrielle à celle de l’information.
À Rio, on a très peu parlé de mondialisation, encore moins de société de l’information, lorsque le problème du développement durable a été abordé. Et pourtant, mondialisation et société de l’information étaient déjà là, bien présentes, mais ignorées par la plupart des participants. Tout s’est donc déroulé un peu hors contexte.
À présent, je crois que plus personne ne niera que, pour le meilleur ou pour le pire, la mondialisation et la société de l’information sont les facteurs fondamentaux à considérer dans le développement durable. Ce serait aveugle ou suicidaire que de les ignorer dans une analyse, un repositionnement et une redéfinition du concept, et une ouverture vraiment opérationnelle du développement durable.
L’essentiel de la discussion, à Johannesburg, devrait donc porter sur cela, sur la manière de repositionner le développement durable dans ce nouveau contexte, sur les outils et les approches à employer, sur les mécanismes de régulation à introduire.
Cependant, rien n’est acquis. Il pourrait y avoir, et je crois qu’il y en aura dans une certaine mesure, variable, des dérives scientifiques ou méthodologiques, administratives ou bureaucratiques, et idéologiques.
Bien sûr, il y a d’autres moyens d’aborder le développement durable que ceux que j’ai essayé d’illustrer par des exemples de terrain. Ils sont souvent plus stimulants du point de vue académique et méthodologique.
Par exemple, il y a la méthodologie de la capacité de charge, la carrying capacity, encore assez courante en planification touristique. Elle m’a donné de très bons résultats, depuis les années 1960, même quand j’ai appliqué cette approche à la mesure de la capacité de charge du bétail ou d’animaux sauvages dans une réserve. Quant aux humains, aux touristes par exemple, les résultats sont beaucoup moins fiables, tout comme quand on prédit, par des modèles très sophistiqués, l’effondrement des ressources naturelles de l’île de Pâques pour l’année 2025, en oubliant le simple fait que les ressources naturelles de cette île ne sont presque plus touchées par les humains, qu’ils soient résidants ou touristes. Toutes les ressources pour l’alimentation et l’énergie de l’île arrivent à présent du continent américain, surtout du Chili, parfois de l’Australie. Et c’est loin d’être un cas isolé.
Il y a aussi les approches et les techniques des indicateurs de durabilité, ainsi que la modélisation qui les accompagne. Combien de livres passionnants ont été publiés sur ce sujet! Ils ne manquent pas d’intérêt, surtout lorsqu’il s’agit de décrire une situation, plutôt que de la prédire. Ils sont aussi d’une grande utilité lorsqu’ils illustrent un rapport ou un état des connaissances.
Mais il est bien plus difficile de les utiliser de manière opérationnelle, pour des activités concrètes de développement, face à l’extrême diversité de la nature et de la culture, des ressources et des hommes, dont il est bien heureux qu’ils soient divers.
Il y a aussi l’approche administrative et gouvernementale - inévitable pour des raisons géopolitiques inhérentes - des Nations Unies. Elle est, de toute évidence, dominante et nécessaire. On incite donc les pays membres à décrire soigneusement, par des rapports nationaux, leurs propres structures pour assurer le développement durable, leurs propres plans pour le mettre en œuvre, les programmes qu’ils ont lancés, la quantité de régions, de municipalités ou d’organisations non gouvernementales qui, dans un pays donné, ont accepté les principes du développement durable et de l’Agenda 21. Ces rapports nationaux constituent des matériaux utiles, indispensables, mais dont le degré de fiabilité est très variable pour des raisons intrinsèques. Il faudrait parfois être un devin pour pouvoir discerner parmi tous ces matériaux, qui en réalité ne peuvent être assujettis ni à une critique ni à une vérification, ce qu’il y a de vrai et de concret (car il y a certainement beaucoup de cela), et ce qui relève de l’illusion, du wishful thinking ou de l’improvisation.
Enfin, il est très probable, et même souhaitable, que des groupes antimondialistes seront présents et actifs parmi les délégations non gouvernementales et peut-être les manifestants à Johannesburg. Personne ne nie que mondialisation, commerce international et marché ne sont pas des phénomènes doués d’une capacité d’autorégulation presque magique. Ce serait une énorme naïveté, un manque d’expérience ou une grave incompétence que d’affirmer de pareilles choses.
Cependant, la plupart des mouvements organisés d’antimondialisation sont - pour le moment - plus imprégnés d’idéologie que d’expérience de terrain, plus portés à voir les aspects négatifs de nos sociétés (et c’est compréhensible, et il y en a certainement beaucoup et de bien criants) qu’à signaler des occasions et des propositions de développement. Ils sont plus générateurs de rejets que de projets. Par contre, même dans les conditions actuelles, il y a un foisonnement d’occasions de développement durable; mille et un sentiers peuvent nous conduire dans cette direction.
Il serait dommage de les ignorer pour pratiquer la politique du pire, pour céder à la tentation du catastrophisme, tellement à la mode.
Pour Johannesburg, j’espère donc - et surtout - qu’il y aura au moins un espace et une place, aussi éloignée et marginalisée soit-elle, un peu comme l’était le Parque Flamenco à Rio de Janeiro, où des populations, des communautés locales, des petits et moyens entrepreneurs, et même de grandes entreprises et des multinationales avec leurs systèmes - parfois très performants - de contrôles volontaires, comme ISO 14000 et bien d’autres, puissent montrer ce que l’on a fait vraiment, d’une manière concrète, sur le terrain, pour l’épanouissement d’un développement durable à travers le monde.
Car, en dépit du pessimisme ambiant, du snobisme et du scepticisme de bon ton que suscite le développement durable, même dans des cercles officiels, ou de la méconnaissance du terrain, les progrès effectifs, opérationnels, concrets, visibles et tangibles en matière de développement durable, et en dépit des difficultés, ont été énormes (même s’ils n’ont pas été généralisés). Ces progrès constituent une réelle source d’espérance et d’optimisme pour le futur.