Biodiversité, socio-diversité : dialogue des cultures pour un développement durable

Monsieur Olivier Guillitte, chargé de Recherche aux laboratoires d’écologie de la Faculté universitaire des Sciences agronomiques de Gembloux et de l’Université de Liège (Belgique), Président des Réserves naturelles RNOB, Belgique.

1. Introduction

La biodiversité est une des composantes fondamentales du pilier "environnement" du développement durable. La conférence de Rio a eu le mérite de sensibiliser davantage les politiciens et le grand public à ces notions qu’appréhendaient depuis longtemps les écologues. Elle a aussi précisé le champ d’actions que couvrait la notion de biodiversité. Si la notion de base se rapporte bien à la diversité spécifique (le nombre d’espèces - sous-entendues indigènes-- couvrant un territoire donné), elle s’étend à un niveau infra spécifique, le gène (et donc les variétés d’une même espèce) et à un niveau supra spécifique qui est celui des écosystèmes (les habitats des espèces et toutes leurs interactions). Paradoxalement depuis Rio, alors que la sensibilisation en matière de biodiversité s’est largement accrue, que les législations internationales et nationales ont été fortement renforcées et que la technologie du décodage de l’ADN s’est banalisée permettant des identifications de plus en plus poussées, la biodiversité a continué à s’éroder, les scientifiques naturalistes de terrain sont devenus rares et la connaissance traditionnelle de la nature s’est engagée sur la voie de la disparition la plus totale. En d’autres termes la distance qui sépare la nature à l’homme n’a fait que s’accroître. La nature est devenue objet de curiosité, d’exotisme, une extériorité à l’homme que l’on identifie dans les fioles de laboratoires ou que l’on reconstitue par image de synthèse de plus en plus réalistes. La biotechnologie laisse même espérer dans un avenir de moins en moins improbable que pour autant on conserve au moins une cellule d’un individu en plus au moins bon état, il sera toujours possible de le reconstituer. Culturellement, le rapport de l’homme à la nature est entrain de muter complètement. Cette évolution s’inscrit d’une manière générale, dans l’uniformisation et la mondialisation non seulement économique mais aussi culturelle. La francophonie, culture menacée parmi tant d’autres dans cette spirale, doit jouer un rôle moteur pour défendre avec vigueur que le développement durable ne peut être concevable que grâce au maintien de la diversité culturelle et forcément linguistique.

Le concept de biodiversité pourrait dans cet esprit être élargi à la dimension culturelle. C’est dans cette logique que nous examinerons les principes concernant la biodiversité à développer en vue de la conférence de Johannesburg.

2. Pour une biodiversité culturelle ou une diversité culturelle soutenant entre autres la biodiversité

Mon ex-patron au laboratoire écologie de la faculté universitaire des Sciences agronomiques de Gembloux, François Malaisse, écrivait dans l’avant-propos de son ouvrage "Se nourrir en forêt claire africaine, une approche écologique et nutritionnelle" : "dégager une philosophie et des principes de gestion durable de l’environnement en pays en développement est une tâche ardue. Elle impose en premier lieu une connaissance des réalités du terrain, des écosystèmes dont l’homme fait partie intégrante, une démarche jadis trop rarement réalisée; En effet, trop peu de temps a été consacré à l’écoute des villageois, trop peu d’efforts ont été consentis pour prendre connaissance de leur savoir, pour assimiler leur perception de leur environnement, pour comprendre leurs comportements fréquemment justifiés par une longue expérience et acquis par une transmission orale du savoir… Les connaissances ancestrales de ces habitants forment un ensemble sans doute disparate mais étonnant, constitué d’une foule de données, d’accumulations d’observations, bref un savoir gigantesque permettant une meilleure compréhension des écosystèmes et susceptibles de réflexions plus profondes." Cet ouvrage est une démonstration extraordinaire que le maintien de la biodiversité passe par la nécessité absolue de comprendre les perceptions culturelles locales de cette nature et surtout de la perpétuation des approches culturelles différenciées à la nature. Sans quoi, l’homme risque de se détacher de plus en plus à cette nature ou de se la réapproprier sous forme de comportements exogènes non nécessairement adaptés avec comme conséquence probable de la faire disparaître même contre sa volonté.

Les scientifiques se sont attachés avec rigueur et raison à identifier sur base de caractères stables les espèces et à les nommer selon des règles taxonomiques bien établies sans nécessairement rechercher une fonction utilitaire pour l’homme. Malheureusement, une description aussi froide, à part pour quelques naturalistes passionnés, n’est pas encline à conduire à un attachement émotionnel ou utilitariste de l’espèce décrite. Elle ne fait qu’agrandir un musée virtuel de la connaissance. Or pour une défense active de la biodiversité, il faut une adhésion importante du grand public au principe de conservation de la nature dans toutes ses composantes. Cette adhésion doit passer par la conservation des liens fonctionnels et émotionnels entre l’homme et la nature. L’ethnoécologie est la branche de l’écologie qui étudie ces liens. Il apparaît clairement que tout dans la nature partout dans le monde, pris isolément ou dans sa globalité, exerce de nombreuses fonctions utilitaires traditionnelles directes pour l’homme, le mot utilitaire couvrant à la fois des besoins matériels (construction, chauffage, outillage,…), somatiques (nutritionnels et en pharmacopée), des besoins culturels relevant souvent de l’animisme ou immatériels comme le simple besoin de contemplation, les mêmes objets pouvant couvrir tous aspects en même temps d’ailleurs. Ces fonctions sont plus facilement reconnues et appréhendées par le public que des fonctions plus environnementales et plus globales comme la régulation du régime hydrique et du climat ou la conservation des sols. Et lorsqu’elles sont reconnues, c’est souvent quand un certain niveau d’irréversibilité a été franchi et que les effets négatifs d’atteinte à l’environnement finissent par se marquer de manière évidente ou gêner les activités de l’homme.

La langue est un outil extraordinaire pour appréhender la biodiversité. Le même animal ou la même plante (ou des espèces appartenant à des mêmes genres ou familles) couvrant des territoires occupés par des ethnies différentes) seront ou ne seront pas dénommés selon l’existence ou non d’un lien entre les hommes et ces espèces et s’ils sont dénommés, un caractère prioritaire de perception (ou d’utilisation) servira souvent comme appui à la dénomination qui permet l’identification ultérieure de l’espèce (ou d’usage). Le rassemblement des termes linguistiques (voire l’absence de nom qui est aussi très significatif) liés à la même espèce (ou au même biotope d’ailleurs) constitue non seulement une mine de renseignement sur l’espèce en question mais surtout donne les moyens aux conservateurs de la biodiversité de continuer de manière adaptée au contexte local à intéresser ou réintéresser l’homme à cette espèce (ou biotope). Il suffit parfois d’ailleurs de conserver un attachement à quelques espèces emblématiques d’un biotope pour que tout le biotope soit protégé en raison forcément de la nécessité absolue de maintenir l’équilibre entre tous les compartiments et éléments de l’écosystème, seul garant de la survie à long terme de ces espèces. Il n’est donc pas nécessaire de retourner à la connaissance encyclopédique de certains usagers traditionnels de la nature qui pouvaient reconnaître et consommer jusqu’à 1300 produits différents issus localement de la nature.

Il est donc évident qu’une perte d’identité linguistique aura une triple conséquence désastreuse pour la biodiversité :
- Une perte immédiate de connaissances acquises sur les caractéristiques des composantes de la biodiversité qui nécessitera de multiples analyses parfois avec des moyens technologiques coûteux pour les réidentifier,
- Une perte sans doute irréversible d’une approche culturelle différenciée de l’homme à la nature,
- Une perte d’un moyen d’attache de l’homme à la nature.

Le désintérêt de l’homme à la nature n’est pas seulement lié à cette perte linguistique mais aussi par l’économie des marchés et l’intrusion de modes culturels exogènes. Sans nécessairement chercher à les combattre, il est évident qu’il faut éviter leur suprématie absolue. Il faut donc aussi mettre en place des mécanismes spécifiques pour les réguler.

Parmi ceux-ci, une exploitation économique ciblée et bien appropriée de la biodiversité locale est un moyen non seulement de réactivation de l’économie locale mais aussi de retrouver des contacts fonctionnels avec la nature. La conservation de l’approche traditionnelle et culturelle de la nature éventuellement adaptée aux nouvelles réalités économiques et sociales est bien outil de développement durable.

L’homme a marqué au cours des temps la plupart des biotopes couvrant notre biosphère. Un même biotope a souvent été façonné de manière diverse en fonction des besoins et de la culture des sociétés qui les occupaient et les occupent toujours. En plus de la biodiversité des écosystèmes s’est greffé la diversité des occupations humaines, traduite dans la notion de paysage. Au même titre, qu’il faille défendre le principe du maintien de la diversité culturelle des sociétés humaines, celui de la diversité des paysages (culturels) doit aussi être prôné. L’élargissement de la notion de biodiversité aux paysages est déjà adopté par plusieurs scientifiques qui le justifient par la liaison évidente et forte qui existe et continuera à exister entre les caractéristiques naturelles des écosystèmes et les paysages malgré l’avancement de la technologie qui permet de se défaire de plus en plus des contraintes de la nature.

La diversité culturelle non liée au territoire est moins facile à inclure dans la notion de biodiversité. Mais l’homme est partie intégrante de la biodiversité et faire croire que la biodiversité ne pourra se maintenir qu’en des lieux-sanctuaires où l’intervention humaine sera nulle ou minimale est une tromperie. Comme démontré plus haut ce sont des approches culturelles variées qui permettront sans doute avec plus de chance de maintenir le mince espoir de redéployer la biodiversité. La diversité culturelle pourrait donc être aussi incluse dans la notion de biodiversité. Il y a toutefois le danger qu’au nom du principe de diversité culturelle, certaines pratiques culturelles devenues inappropriées par exemple par un changement environnemental ou démographique important soient maintenues et provoquent dès lors dégâts importants sur la nature sauvage. L’installer comme un principe différent de celui de la biodiversité permettrait sans doute des arbitrages plus clairs.

D’une manière ou d’une autre, la francophonie qui est sans doute une des communautés culturelles du monde les plus attentives actuellement à sauvegarder les cultures locales doit défendre le principe du maintien de la diversité culturelle et en particulier dans l’approche de la conservation de la biodiversité.

Alors qu’au niveau citoyen ce sont des grandes ONG anglophones qui dictent actuellement le comportement à adopter pour sauver la nature, il serait temps qu’à l’échelle francophone une fédération d’ONG ou d’institutions publiques de défense de la nature se construise pour donner d’autres philosophies d’actions qui se basent notamment sur des approches plus culturelles. L’exemple de l’association européenne des voies vertes en Europe va dans ce sens. Elle prône la réutilisation des voies de communications désaffectées comme piste de déplacements non motorisés pour à la fois réduire les effets nocifs pour l’environnement et valoriser le patrimoine culturel et naturel qui est associé à ces voies. Les trois langues officielles de l’association sont l’anglais (par nécessité), le français et l’espagnol. De cette manière, elle rend mérite aux porteurs et innovateurs du projet qu’étaient des francophones d’Europe et des Espagnols. Il s’agit bien d’une reconnaissance culturelle d’une démarche environnementale à dimension culturelle.

En conclusion, la Francophonie doit défendre le principe de la diversité culturelle comme élément indispensable au développement durable et en particulier comme outil de maintien de la biodiversité, biodiversité qui devrait au moins être élargie au concept de paysage. Au-delà de ces objectifs, la Francophonie dans sa dimension culturelle commune doit continuer à se distinguer des modèles anglophones par une approche plus concertée et plus longuement mûrie des politiques environnementales et en particulier de conservation de la biodiversité.

3. Des particularismes de la Francophonie en matière de biodiversité

En dehors de l’approche culturelle de la biodiversité, la Francophonie contrairement à d’autres blocs culturels (russe, chinois, germanophone, …) possède une grande majorité de territoires écologiques soit insulaires soit largement côtiers, répartis dans tous les continents et à toutes les latitudes. Ce particularisme oblige la Francophonie à s’inquiéter de trois phénomènes qui ont déjà mais qui auront surtout des conséquences très graves sur les écosystèmes littoraux et côtiers.

Il s’agit :

- du changement climatique lié au réchauffement de l’atmosphère qui risque d’accroître le niveau des mers et modifier les circulations des courants marins;

- la pression touristique toujours croissante sur les côtes et en particulier dans les îles des régions tropicales.

- la pression exercée par la pêche en raison de la démographie galopante mondiale.

Il mériterait aussi que la Francophonie devienne un leader en matière d’expertise sur ces conséquences et développe des modèles prévisionnels efficients pour instaurer à temps des mesures de corrections lorsqu’elles sont encore possibles. Je me réjouis déjà qu’en Belgique, bien que la Wallonie n’est pas bordée par la mer, l’expertise reconnue en ce domaine est bien francophone.

En ce qui concerne le premier aspect, on se référera à l’atelier "Énergie" en sachant que la gestion des ressources énergétiques est un des moyens les plus efficaces pour lutter contre les émissions de CO2, principal responsable de l’effet de serres.

En ce qui concerne le deuxième aspect, le débat mérite d’être ouvert. En dehors de l’aspect expertise, la francophonie devrait aussi se démarquer par son approche culturelle. Un écotourisme de masse venant consommer de la nature sans s’imprégner de la culture locale et sans retour équitable à la population devrait être proscrit. Le maintien de la diversité culturelle locale non pas sous forme d’artefacts stéréotypés mais bien par le soutien d’une économie locale encore basée sur la spécificité de certaines ressources naturelles (cfr supra) conduisant à des productions de terroir devrait à terme avoir autant d’attrait pour le touriste que l’exotisme de la nature ou des plages de cocotiers qui l’attireront initialement. C’est un moyen aussi pour attirer plus à l’intérieur des terres le touriste ce qui à un double effet bénéfique : une dilution de la pression touristique et une meilleure redistribution des revenus pour les populations accueillantes.

En ce sui concerne le dernier aspect, le caractère international des eaux de mers et les besoins croissant en ressources alimentaires limitent certainement le champ d’actions de la Francophonie à l’expertise. Par contre, toujours dans le même esprit que ci-dessus le maintien d’une pêche artisanale bien encadrée dans les zones littorales conscientise les populations à conserver une qualité élevée de l’eau côtière et ne peut qu’être bénéfique à la biodiversité.

Un deuxième particularisme de la francophonie est l’importance aussi de ses couvertures forestières sous à peu près tous les climats où les arbres peuvent pousser. Au risque de me répéter, plus que l’établissement de grande politique de conservation de la nature, c’est par le développement de ressources ligneuses à valorisation locales que l’impact sur la qualité de la biodiversité sera le plus important. La généralisation de l’écocertification du bois est aussi un moyen à encourager, l’éco-consommation étant un bon levier pour changer les comportements. Mais là aussi des systèmes de certifications s’affrontent. La Francophonie aurait là aussi tendance à promouvoir des systèmes plus concertés, plus globaux et forcément plus originaux et innovateurs que les systèmes anglo-saxons, sans doute plus rigoureux mais moins souples et finalement devenant inadaptés ou inapplicables.

Un troisième particularisme, la Francophonie est aussi un leader mondial en eau potable. Elle a donc une longue tradition de préservation des lieux de captage contre la pollution. Par cette préservation, elle protège souvent les écosystèmes associés. Il est remarquable de voir que les systèmes qui fonctionnent le mieux sont des cogestions responsables des territoires concernés entre acteurs locaux et les producteurs qui autorisent malgré tout des activités économiques dans ces zones et une garantie sociale d’emploi aux alentours.

Conclusion, les trois particularismes mis ici en évidence montrent la possibilité et l’intérêt de la Francophonie à développer l’expertise dans ces domaines. Une revendication à Johannesburg devrait être le soutien du développement de la capacité d’expertise des pays ou communautés internationales qui peuvent justifier des besoins de connaissances plus spécifiques aux caractéristiques écologiques de leur territoire. Le modèle d’approche d’une politique de conservation concertée plutôt qu’imposée aux populations pourrait être soutenu par la Francophonie.